bruit et bêtise

  • bruit et bêtise

    Publié par winterhascome le 19 juin 2019 à 15 h 01 min

    C’est un extrait du Monde comme Volonté et Représentation du merveilleux Schopenhauer.

    De même Kant, Goëthe, Jean-Paul étaient extrêmement sensibles au bruit, comme en témoignent leurs biographes. Goëthe acheta, dans les dernières années de sa vie, une maison tombant en ruine et située à côté de la sienne, uniquement pour ne plus entendre le bruit des réparations. C’est en vain que dans sa jeunesse il suivait le tambour pour s’endurcir au fracas ce n’est pas là affaire d’habitude.

    En revanche, c’est une chose étonnante que l’indifférence vraiment stoïque avec laquelle les cerveaux ordinaires supportent le bruit ; qu’ils pensent, qu’ils lisent ou qu’ils écrivent, rien ne peut les troubler, tandis que les cerveaux d’élite en deviennent incapables de tout travail. Mais ce qui les rend si insensibles aux bruits de toutes sortes, les rend également insensibles à la beauté dans les arts plastiques, à la profondeur de la pensée ou à la finesse de l’expression dans les arts du discours, bref à tout ce qui ne les intéresse pas personnellement. Au sujet de l’action paralysante qu’exerce au contraire le bruit sur les esprits d’élite, citons la remarque suivante de Lichtemberg, qui trouve ici sa place. « C’est toujours un bon signe, quand un artiste est empêché par des riens d’exercer son art comme il faut. F. plongeait ses doigts dans de la poudre de lycopode, lorsqu’il voulait jouer du piano. Des esprits moyens ne sont pas empêchés par de telles vétilles. Ce sont des cribles à larges trous. » (Mélanges, 1, p. 398.)

    Pour moi, je nourris depuis longtemps l’idée que la quantité de bruit qu’un homme peut supporter sans en être incommodé, est en raison inverse de son intelligence, et par conséquent peut en donner la mesure approchée. Aussi lorsque j’entends, dans la cour d’une maison, les chiens aboyer pendant une heure, sans qu’on les fasse taire, je sais déjà à quoi m’en tenir sur l’intelligence du propriétaire. Celui qui fait claquer habituellement les portes, au lieu de les fermer avec la main, ou qui le tolère dans sa maison, est non seulement un homme mal élevé, mais encore une nature grossière et bornée. « Sensible » en anglais signifie également « intelligent », et ce sens-là procède d’une remarque très fine et très juste. Nous ne serons complètement civilisés que le jour où les oreilles seront libres, elles aussi, et où l’on n’aura plus le droit, à mille pas à la ronde, de venir troubler la conscience d’un être qui pense, par des sifflements, des cris, des hurlements, des coups de marteaux ou de fouets, des aboiements etc. Les Sybarites bannissaient hors de leur ville tous les métiers bruyants ; et la respectable secte des Shakers, dans le nord de l’Amérique, ne souffre aucun bruit inutile dans les villages ; on raconte la même chose des frères moraves.

     

    winterhascome a répondu il y a 3 années, 7 mois 2 Membres · 3 Réponses
  • 3 Réponses
  • orion

    Membre
    19 juin 2019 à 15 h 55 min

    Enfin, les acs et l’hyper, c’est simplement du à une surdité. 🙂

  • orion

    Membre
    22 juin 2019 à 11 h 21 min

    Celui qui fait claquer habituellement les portes, au lieu de les fermer avec la main, ou qui le tolère dans sa maison, est non seulement un homme mal élevé, mais encore une nature grossière et bornée. « Sensible » en anglais signifie également « intelligent », et ce sens-là procède d’une remarque très fine et très juste.

    Je reviens sur le sujet. Ce texte me fait penser à mes voisins (j’ai l’impression qu’il y a, par exemple, un concours de celui qui fermera sa porte en claquant le plus fort possible 🙁 ).

    Et il est vrai que je me demande s’il n’y a pas une limite intellectuelle. 😀

    Mais je pense que c’est plutôt de l’impolitesse, une incapacité à penser que nous vivons ensemble, une forme d’égoïsme.

    Par ailleurs, je pense que nous avons des sens plus ou moins développés. Une sensibilité sensorielle plus ou moins affirmée. La cause est peut-être fonctionnelle ou psychologique. Je ne sais pas.

  • winterhascome

    Membre
    23 juin 2019 à 9 h 25 min

    😉

    Bien qu’avec Schopenhauer on peut lier l’intelligence à la finesse des sens et à leur excitabilité (la richesse et la précision des inputs, car comme dit le proverbe : garbage in, garbage out!), d’où son idée qu’un claqueur de porte, pour ne pas s’insupporter lui-même doit donc avoir les fibres un peu épaisses.

    En outre, l’égoïsme c’est aussi un signe, non pas de défaut d’intelligence au sens strict, mais d’un défaut de perception de la réalité. En effet, la spécificité de l’humain selon Schopenhauer c’est d’être le miroir du principe métaphysique (qu’il nomme Volonté, bien que cette Volonté ne soit pas la volonté psychologique et individuelle), or voir la Volonté c’est voir que le principe d’individuation qui fonde l’égoïsme est une illusion. La séparation qui est perçue dans le monde comme représentation n’a pas cours en réalité, au niveau de la chose en soi. Qui parvient le mieux à percevoir au-delà du principe d’individuation? L’artiste et le saint, deux personnages, deux types d’intellect et d’intuition qui se raffinent et se libèrent de l’emprise de l’intérêt immédiat et égoïste.