Café de la Danse Paris : traumatisme sonore

Café de la Danse Paris : terminus

14 avril 2003

Après avoir longuement hésité, j’ai décidé de me rendre au concert de Stephen Malkmus, en ce beau lundi de printemps.

Hésité, tout bêtement car ce sont les trente ans de ma sœur.

Longuement, car elle est à quelques semaines de la naissance de son premier enfant.

Mais non, je ne pouvais décemment pas manquer ce petit événement : un concert de Stephen Malkmus, ce n’est pas tous les lundi.

Mon acolyte de comptoir, mon fidèle mercier, mon inséparable analyseur de textures, est bien entendu du voyage. Hop, quelques mails à fignoler avant de quitter le bureau, pas loin d’une heure de métro à savourer et nous nous retrouvons devant la salle. Une petite troupe, quelques dizaines de personnes, les habituels distributeurs automatiques de flyers, le décor est planté. Nous attendons l’ouverture des portes, vomissant tel collègue, reluquant quelques culs, rien de nouveau sous le soleil de ce début de soirée.

Ah, le Café de la Danse Paris… Tout un poème. Une magnifique petite salle à l’acoustique impeccable et, grand luxe, des gradins. Nul besoin ici pour un papy de vint-cinq ans de stationner en position verticale durant pendant deux heures, et ça, ça ne se refuse pas. A condition de sacrifier à la ponctualité… et cette fois-ci, la motivation aidant, nous avons même le luxe de choisir nos places. Je suggère que nous nous installions au milieu de la salle, derrière la console de l’ingénieur du son, à distance égale des différentes enceintes. De cette manière, le régal devrait être à la hauteur du génie de l’artiste du soir.

Café de la Danse Paris
Café de la Danse Paris

Première partie… Clearlake. Le groupe prend son temps pour occuper l’espace et alors que j’examine avec un intérêt amusé leur petit manège, j’aperçois furtivement, dans les premiers rangs, un spectateur insérer dans son oreille gauche ce qui semble être un bouchon en mousse de couleur mauve. Le genre d’obturateur auquel je recourais parfois lorsque j’étais étudiant à Marseille et que je partageais un clapier avec ma sœur, afin que celle-ci ne me réveille pas lorsqu’elle rentrait tard, estourbie de débauches et ripailles.

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Quelle drôle d’idée… Est-il venu ici pour faire la sieste ou pour écouter de la musique ? Peu importe après tout, il a sans doute ses raisons.

Nevermind.

D’ailleurs le groupe a finalement commencé son set. Pas désagréable ces petits rosbeefs, mais décidément trop anglais pour moi… Ce son, cette voix… Ça dégouline par tous les pores. Je ne suis pas venu pour eux et nous avons connu plus indigeste, mais ça me pèse déjà sur l’estomac. Le reflux menace. God save the Queen si ça lui chante, mais que dans son infinie bonté il nous épargne ces petites sensations du moment qui font vibrer Albion la perfide sans m’en faire bouger l’autre.

Je me demande à combien se chiffrerait le rebouchage du tunnel sous la Manche.

Café de la danse Paris Bastille

Enfin, c’est au tour du grand, que dis-je, de l’IMMENSE Stephen Malkmus accompagné de son nouveau groupe, les Jicks. Une flaque de salive à mes pieds, je jette un œil à mon portable, sachant qu’ici au Café de la Danse Paris c’est extinction des amplis à 22h30 précise. Le bonheur ne se mesure certes mais il prend de la place. Et à cet instant, j’en étalerais bien pendant des heures.

Premier titre. Dieu que le son est fort. « Ca met les watts » ce soir, on dirait. La console de l’ingénieur du son indique le nombre de décibels crachés par les haut-parleurs. Contrarié, j’y jette un œil. La mixture ne descend pas en dessous des trois chiffres… Elle reste collée aux 105 dB. Mais qu’est-ce qui leur a pris de forcer ainsi sur les aigus ? C’est agressif au possible, toutes guitares en avant, on découpe, on tronçonne, on larsen. Bande de cons.

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Au bout de quelques titres, cela devient intenable. Je me bouche les oreilles avec ce que j’ai sous la main – mes doigts, en l’occurrence – et constate que mes esgourdes ont pris un coup de chaud. Elles sifflent tellement que je ne peux pas jouir ainsi du concert. Vaguement inquiet, l’œil rivé sur le décibel mètre (105, 107, une poussée à 108 dB, a priori jamais plus) puis sur le public qui a l’air dans sa totalité parfaitement détendu, mon naturel reprend le dessus. Je vois bien un type descendre devant la scène et écarter les mains dans un geste à l’attention de l’ingénieur du son du Café de la Danse Paris, geste que j’interprète comme un « OK mais ne va pas plus loin », rien n’y fait.

Après tout, s’il ne devait y avoir qu’une personne sur cette petite planète au courant de l’existence d’un éventuel danger, c’est bien moi ! Avec ces kilos de magazines que j’ai avalés, ces heures d’émissions radio que j’ai ingurgitées, ces quintaux de CD que j‘ai engloutis au fil des années… Tous les gens qui m’entourent et qui savent mon Amour pour la musique, tout particulièrement en concert… A commencer par mon voisin de fortune…

Sans parler du reste…

Je me souviens sur l’instant d’un article qui traitait des dangers du bruit et que j’avais dévoré quand j’étais gosse… Mon cerveau me projette alors un graphique très clair, légendé de la sorte : « à partir de 120dB : risque d’apparition de lésions irréversibles ».

La source est sûre : Science & Vie. La marge est nette. Et puis il m’est déjà arrivé à deux ou trois reprises d’avoir les oreilles qui persiflent en sortant de discothèque. Un coup de soleil, rien de plus. Après tout, ça n’a jamais duré au-delà de la nuit.

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Cette cogitation n’a duré que quelques dizaines de secondes. Pleinement rassuré, j’expose alors mes oreilles aux aigus cisaillant et me replonge dans le bain mélodique. Par deux fois, il me semble percevoir comme un léger « plop » dans mon oreille droite. Rien de bien méchant.

22h30, comme prévu, c’est la fin du rappel. Un grand concert, tel qu’attendu. Un sourire élargit mon visage et je ne prête guère attention à ces sifflements carabinés. Tout juste si je peste envers cette agression sonore qui a en partie dénaturé mon plaisir.

14 avril 2003

C’était il y a quatre ans au Café de la Danse Paris.

Ma vie venait de basculer mais je l’ignorais encore.

(image dérobée il y a bien longtemps sur http://www.geekzone.fr)

Retrouvez l’ensemble de mon témoignage en cliquant ici :

mon combat depuis 2003.

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(quelques infos au sujet du Café de la Danse Paris)

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Réponses

  1. Et oui… triste histoire. Et moi, y a un mois, c’est moi qu’on regardait de travers lors d’un concert quand je mettais consciencieusement mes pianissimo dans mes petites oreilles délicates, et du coup j’avais envie de monter sur la scène et de crier : “Bon sang de bonsoir, pour tout le monde bouchons obligatoires !”. Mais j’ai pas osé.

  2. Moi aussi je me souviens de quelques détails durant mon concert. J’avais pris mon billet à l’avance mais à l’entrée il y avait marqué:”des protections d’oreilles sont disponibles à l’acceuil”(elle auraient dû être obligatoires). Et j’avais comme toi la banane après le concert, vraiment de la joie, j’ai même eu envie d’hurler: “c’était de la balle” mais je me suis retenu, étant réservé de nature. Et je me souviens lors d’un concert de REM hurlant derrière une fille qui se retournait souvent (j’avais l’air de la gêner), c’est quand même fou tout ça!

  3. comme vous dites.Ça n’arrive qu’aux autres…C’est ce que je me disais.Après plusieurs années à avoir fait de la musique avec mes potes (du rock souvent passablement fort),à avoir assister à des concerts de toutes sortes,le disjoncteur auditif de droite a péter.Ça fait maintenant un an.Au début:cauchemar,paranoïa,stress,visite chez l’orl.Il faut maintenant vivre avec.Bruit blanc la nuit obligatoire.Ma vie ne sera plus jamais la même…

  4. Oh la la … je regrette de n’avoir pas lu votre article avant d’aller au concert de Muse à Lyon en novembre, des grands malades ! au bout de 10 minutes j’avais mal comme avec une otite, j’ai eu beaucoup de chance les sifflements n’ont duré que 2 jours mais j’ai trouvé ça dangereux et inutile … du gâchis à tou points de vue, je vous souhaite beaucoup de courage.

  5. “Après tout, s’il ne devait y avoir qu’une personne sur cette petite planète au courant de l’existence d’un éventuel danger, c’est bien moi !” dit Laurent.
    C’est terrible car on a beau savoir ce n’est pas -toujours- pour cela qu’on AGIT au bon moment… ça m’est arrivé très récemment : alors que j’étais au courant des dangers de la musique amplifiée, je ne me suis pas protégé lors d’une fête bruyante et j’ai reçu en échange un traumatisme sonore. Avec en prime, depuis cet événement funeste, la culpabilité , les remords, l’anxiété ou l’angoisse…