La France, ses phrases bateau et ses phares qui rayonnent

CommuniquĂ© d’une cĂ©lèbre salle parisienne, il y a quelques jours :

Coup dur …

Cela fait un peu plus d’un mois que nous avons été informés de la possible fermeture administrative du Batofar. Mais ce n’est que ce matin, suite à une convocation à la préfecture de police du 13ème arrondissement, que nous avons appris la prise d’effet de cette fermeture à compter de ce Jeudi 31 mai et ce, pour une période de 15 jours ; cette décision fait suite à différentes plaintes et avertissements à l’encontre du Batofar.

Après quelques tentatives de négociation de notre part, nous comprenons vite que cette décision est définitive et irréversible. Nous sommes donc contraints d’annuler toute la programmation concert, club et ateliers culturels à compter du 31 mai jusqu’au 14 juin inclus.

Cette fermeture implique bien sûr de gros bouleversements dans l’organisation du Batofar mais aussi de lourdes conséquences dans la gestion du personnel.

Outre effectivement le fait qu’une vingtaine d’emplois se retrouvent ainsi menacés, cette décision implique aussi :

* L’annulation pure et simple d’une vingtaine de manifestations musicales et culturelles,

* La déprogrammation de plus d’une soixantaine d’artistes et de groupes,

* La résiliation de contrats dont nous devrons néanmoins nous acquitter des frais,

* La perte d’une dizaine de billets d’avion et de trains,

* Une interdiction formelle d’exploiter le lieu, ni même de transférer son activité

* Un manque à gagner correspondant à la moitié du chiffre d’affaire mensuel

* Une précarisation de l’activité

La liste est longue…

Sachant que nous évoluons dans ce contexte politiquement et économiquement hostile au développement des cultures alternatives, nous invitons tous les différents acteurs du secteur culturel à nous soutenir en relayant cette information au maximum :

* pour ne pas que ce type de sanction nuise à huit années de soutien aux musiques actuelles et à l’action culturelle,

* pour ne plus que le développement des salles intermédiaires soit entravé par ces arrêtés préfectoraux,

* pour la liberté d’expression d’artistes indépendants de plus en plus ghettoïsés,

* pour le respect de notre public,

* pour la défense d’une culture « underground » tant décriée mais qui peut pourtant mobiliser plusieurs milliers de personnes autour d’un même événement !

Parce que sanctionner ainsi une salle de spectacle c’est punir tout un public qui se reconnaît en elle ; un public qui par la même occasion « sera privé de sortie » pendant 15 jours.

Nous sommes contraints d’accepter cette décision, mais c’est l’occasion pour nous de dénoncer la marginalisation d’une certaine culture défendue par de nombreux lieux en France.

Et si un jour ces lieux devaient se transformer en musées ou bibliothèques ; ce sera toujours l’occasion pour les générations futures d’admirer le triste tableau d’une culture uniformisée.

En attendant… Pour fêter comme il se doit « l’inauguration du Batofar », rendez-vous le 15 Juin dés 19h avec Sly du Saïan Supa Crew, Rainer Truby, Kyoto Jazz Massive et plein d’autres surprises !

L’équipe du Batofar

Je me suis permis de mettre en gras quelques passages qui me semblent particulièrement intéressants… et révélateurs :

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– Dans le communiquĂ© du Batofar sont Ă©voquĂ©es des « plaintes et avertissements » mais nullement leur(s) cause(s). Pas très transparent tout ça. Soit.

– On y retrouve une certaine rhĂ©torique propre Ă  ce type d’endroits… « PrĂ©carisation de l’activitĂ© » (comme si les quelques lignes qui prĂ©cĂ©dent ces mots ne se suffisaient pas Ă  elles-mĂŞmes… le mot « prĂ©caritĂ© » est devenu un tel fourre-tout qu’il en a perdu toute valeur), posture de victime qui serait au bord de la rupture en raison d’un complot du gouvernement (de droite, si possible), caricature Ă  outrance des volontĂ©s des uns et des autres (nous on est gentil, on veut juste s’amuser, la Police ils font rien qu’à nous embĂŞter), etc.

– Affirmation systĂ©matique de la primautĂ© du prĂ©tendu modèle français et de ses vertus innombrables. Il serait le seul Ă  permettre l’éclosion et la survie de tout un pan de la culture.

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Que le récit soit volontairement partiel et partial, passe encore. Après tout, c’est de la communication et chacun défend sa Chapelle.

Mais, sans aller jusqu’à affirmer comme Jean-Louis Murat qu’ « en matière de culture, la France d’aujourd’hui est l’un des pays les plus minables avec le budget de la culture le plus colossal du monde », les faits montrent sans Ă©quivoque que la culture « underground » et les lieux dans lesquels elle s’exprime sont nettement plus vivaces dans les pays anglo-saxons, par exemple, qu’en France.

Fred Chichin des Rita Mitsouko ne dit pas autre chose (Rock & Folk n°477, mai 2007) :

En France les groupes sont tenus à bout de bras par les subventions d’Etat, parvenus à un certain âge ils s’écroulent. Les festivals, les tournées, les salles sont subventionnées, c’est le rock à la soviétique.

Chez nous, ce qui manque, ce n’est pas le matériel, ce ne sont pas les musiciens, c’est la mentalité : on ne peut pas faire du rock avec une mentalité d’assisté.

De même Murat encore, lorsqu’il souligne malicieusement l’explosion du nombre d’intermittents du spectacle (« en France quand on soulève une pierre on trouve un intermittent » regrettait-il récemment sur itv) ces dernières années… et que ce n’est pas un service que l’Etat leur rend en les infantilisant, en les mettant ainsi sous assistance respiratoire. Là encore, ce ne sont pas les Rita qui le contrediront.

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Pourquoi ce billet qui semble légèrement éloigné du sujet de ce blog ?

Parce que m’est revenu Ă  l’esprit un mail que nous avions envoyĂ© aux dirigeants du Batofar de l’époque, en 2003 ou 2004 (la direction a changĂ© depuis). Alors membre de l’association toomanydB, dont un des objectifs principaux est de sensibiliser les acteurs du monde de la musique sur les dangers de la musique amplifiĂ©e, nous avions sollicitĂ© une rencontre afin d’échanger sur ce type de sujets. La rĂ©ponse fut cinglante. Je n’ai malheureusement pas conservĂ© le mail (plantages de PC obligent) mais en voici l’essentiel : après avoir interdit aux gens de boire, de fumer, de baiser (sic), on va maintenant les empĂŞcher d’écouter de la musique ! HystĂ©rie ! DĂ©jĂ  que le public consomme moins au bar… Comment dans ces conditions un lieu comme le Batofar peut-il faire de l’argent ?

Belle mentalité. Beau « respect du public ».

Mesdames et Messieurs, balayez d’abord devant votre porte et il est possible que je verse une larme pour vous. Certainement pas avant.

Le site Sortir Ă  Paris relaie l’info en ces termes :

Petites fermetures et grandes censures

Sanction: fermeture temporaire du 31 mai au 14 juin inclus.

Motif: plainte de voisinage (??)

Ouvrir – fermer, diffuser – museler, protĂ©ger – malmener…

La culture n’est ni “temporaire” ni alĂ©atoire et aussi Ă©trange cela puisse-t-il paraitre Ă  certains, la culture et le Batofar ont de nombreux point communs: Ă©clectiques, dynamiques, atypiques.

Et surtout, surtout, ils trouvent mal leur place dans le silence…

Lorsque l’on songe aux dizaines (centaines ?) de personnes que le Batofar a certainement – et parfois dĂ©finitivement – privĂ© de silence, acouphène oblige, cette dernière phrase prend comme un goĂ»t de fiel.

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(photo originale de Steven Le Vourc’h)

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RĂ©ponses

  1. Excellent article. J’ai tout de suite remarquĂ©, comme toi, qu’ils ne donnent pas la cause de l’interdiction… SĂ»rement le bruit, non ? Moi j’ai toujours adorĂ© cette devise : “ta libertĂ© s’arrĂŞte lĂ  oĂą commence celle des autres”. Alors qu’ils arrĂŞtent un peu de pleurer parce qu’on les empĂŞche de fumer, de boire, de faire du bruit…
    C’est amusant que tu parles de Murat et Chichin. Je suis très fan de ces deux “dissidents”, qui sont très lucides et osent dire des choses qui dĂ©rangent. Ce qui ne les empĂŞche pas de faire la carrière qu’ils souhaitent. Respect.

  2. Bonne construction d’article. On attend de la culture et des artistes qu’ils nous apprennent des quelque chose, des Ă©motions, des couleurs, du son…que ça nous aide un peu Ă  comprendre et accepter le monde, pas de perdre des dĂ©cibels, se retrouver avec des ac, ne plus supporter des bruits quotidiens. La course aux dĂ©cibels ne sert qu’Ă  Ă©pater et garder les musiciens et ingĂ©nieurs du son dans leur sentiment de “puissance”. La culture et la libertĂ© d’artiste sont destinĂ©s Ă  Ă©lĂ©ver un peu les auditeurs,avec un peu d’intelligence et de savoir vivre leur objectif devrait ĂŞtre celui ci, ce dont on ne peut plus ou moins profiter une fois les oreilles atteintes…