La mort a des oreilles

Samedi 17 mai 2003

Voilà la première semaine de ma nouvelle vie qui s’achève. Je n’en veux pas d’autre. J’ai bien étudié la question durant ces derniers jours, dans la mesure où mon acouphène m’autorisait de ne pas me consacrer entièrement à lui : il est clair que je ne vivrai pas ainsi.

Mais la fin n’est pas pour demain non plus, j’ai besoin d’un peu de temps pour définir les modalités. Et peut-être reste-t-il un espoir, après tout…

Mon ancienne vie n’est déjà plus qu’un lointain souvenir, et me retourner vers elle m’est insupportable. Ma nouvelle vie tout entière est insupportable. Je n’ai plus de passé, pas d’avenir, et le présent est un enfer qui ne me laisse aucun répit. Finalement le temps est bien continu, inutile de laisser certains physiciens se creuser la tête sur le sujet : le temps est continu, car s’il en était autrement, serait-il possible de souffrir sans répit ? Et pourtant je suis dans l’instant. La minute. La seconde. Je suis devenu le grain de sable. Je suis une discontinuité. To be discontinued or not to be ?

Je n’ai quasiment pas travaillé de la semaine, mais si en ce samedi je décide de m’y atteler ce n’est pas par crainte de perdre mon emploi – je suis déjà mort. Ni même en raison d’une quelconque conscience professionnelle – je ne suis pas assez stupide pour cela. Plus vraisemblablement c’est du côté d’un certain sentiment de culpabilité qu’il faut en chercher la raison. Vis-à-vis de mes collègues mais également de mon client, avec lequel le courant est toujours bien passé. Mais au fond, la principale raison est que je n’ai rien d’autre à faire ! La fameuse énergie du désespoir me pousser à chercher un échappatoire, et celui-ci ne peut, s’il existe, que se trouver au centre de mon crâne, entre mes deux oreilles qui me font hurler de douleur. Penser à autre chose. Penser à autre chose. A tout prix. Tel un prisonnier qui s’offrirait une cavale afin de humer l’air de la liberté, de se rendre compte qu’il existe autre chose, autre part. Même si l’on a la certitude d’être repris très rapidement.

C’est de toute évidence ce jour-là que j’ai compris pour la première fois que l’on peut être prisonnier de soi-même, prisonnier de sa tête, dans sa tête. Dans son cerveau. Entendre un sifflement aigu se superposer à toute chose c’est se couper du monde, s’isoler de l’environnement qui subitement est devenu hostile. Ne plus se sentir en sécurité nulle part.

L’enfer peut être soi-même. Soi-même, c’est-à-dire le dernier refuge de chaque être. Celui vers lequel on se tourne quand tout va mal au dehors. Et même lorsque tout va bien : son for intérieur est une sorte de château que l’on pense imprenable, au cœur duquel on court se réfugier lorsque l’on a besoin de réconfort, de repos, de concentration, de récupération, de calme, de paix et de tranquillité. Et voilà que soudain, au moment d’abaisser le pont-levis on s’aperçoit que le château n’est que ruines et désolations et, pire encore, que des hordes sanguinaires se ruent sur vous et, sans avoir la pitié de vous achever, vous encerclent en hurlant, en vous ruant de coups, de manière à vous laisser à la lisière de la mort. Mais sans jamais avoir le droit de la rejoindre.

Comme un soldat qui, de retour sain et sauf d’une longue campagne, retrouve une maison incendiée, des enfants égorgés, une femme violée et tuméfiée au pied du lit conjugal.

Il m’a été donné l’occasion de lire quelques compte-rendus d’expériences menées par une équipe de chercheurs de l’INSERM Montpellier, certainement une des équipes les plus avancées dans le monde dans la recherche contre les acouphènes. On y apprenait une bonne nouvelle : il semblerait qu’un traitement soit en cours d’élaboration. Dans les trois ans normalement, un traitement permettra aux personnes victimes d’un traumatisme de ne pas s’enfoncer dans l’abîme.

L’espoir est de courte durée. A vrai dire l’espoir ne m’atteint plus : je crois que si je rencontrais en ce jour le médecin le plus réputé au monde et qu’il m’assurait qu’il venait tout juste de trouver un traitement miracle, il lui faudrait me gifler à de nombreuses reprises avant que je comprenne ce qu’il est en train de me dire. Au moins m’évitais-je une nouvelle désillusion. Lorsque l’on a touché le fond, à ce que l’on raconte, on ne peut pas tomber plus bas. Ce n’est pas tout à fait exact. Je dirais plutôt qu’on ne tombe plus de haut : on s’enfonce lentement dans la vase.

L’espoir est de courte durée, disais-je. Tout simplement parce que pour des gens comme moi il sera de toute façon trop tard. Pour toutes les personnes qui à ce jour ont des acouphènes, il sera trop tard. Ce traitement ne pourra fonctionner que pour des personnes ayant vu (ou plutôt entendu) leurs acouphènes apparaître dans les semaines voire les mois qui ont précédé l’administration du traitement. Autant dire, si tout se passe parfaitement, que les prochaines générations ne connaîtront quasiment plus ces mignons petits sifflements qui occupent leurs nuits et qui remplissent mes jours.

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Il semblerait néanmoins qu’un traitement pour les gens dans mon cas soit en cours d’étude. Les plus optimistes parlent de dix ans d’attente, à partir du moment où le précédent traitement est bien mis sur le marché dans les trois ans qui viennent. Je crois que si l’on m’assurait aujourd’hui qu’un traitement existera dans dix ans, cela ne pourrait pas totalement remettre en cause ma décision d’en finir. J’ai 26 ans, comment imaginer vivre mes dix prochaines années, qui auraient dû être parmi les plus belles de mon existence, dans une souffrance permanente ? Dix jours peut-être, dix semaines à la limite… Mais dix ans ?

Au milieu de ce tourbillon de douleurs et de stridulations, un élément de l’étude attire mon attention, à savoir une question d’un journaliste : comment en effet savoir que le traitement a été efficace, alors même que les acouphènes, dans l’immense majorité des cas, sont subjectifs (c’est-à-dire qu’ils ne sont perçus que par l’individu qui en souffre)… et que les expériences ont été réalisées sur des rats ?

Et bien, voyez-vous, c’est très simple. Prenez un rat, un rat en bonne santé, dodu, musclé, à la libido épanouie, dans la force de l’âge, bref, prenez un rat heureux de vivre. Faites-lui imploser une oreille (inutile d’attaquer les deux, cela ne change rien à l’affaire) à grands coups d’aspirine sur-dosée, laissez le mariner quelques secondes, puis observez. Vous le verrez alors courir dans sa cage, à la recherche d’une issue. Vous le verrez se précipiter contre les barreaux, donner de grands coups de tête contre eux au risque de se blesser sérieusement. Que cherche-t-il, vous demandez-vous ? C’est pourtant simple, réfléchissez. Il cherche à fuir. Une issue. Une sortie. Réaction tout à fait normale, mais en pauvre rat qu’il est, il ne comprendrait pas si on lui expliquait que d’issue il n’y a point. C’est une chance pour le rat. L’être humain, malheureusement, dispose d’un astucieux lobe frontal, vous savez, le truc qui permet de concevoir l’avenir. Un amplificateur d’émotions en quelque sorte, qu’elles soient positives ou négatives.

Je crois qu’un simple d’esprit qui attrape un jour des acouphènes légers a bien des chances de s’en sortir, tout simplement parce qu’il ne sera pas capable de concevoir que ce sifflement, anormal, puisse à tout jamais faire partie intégrante de son être. Si l’on en croit les médecins, il est probable que le rat qui souffre d’acouphènes légers ne les entend plus au bout de quelques jours… Mon Dieu, si vous existez, pensez à moi un jour prochain ! Faites-moi rat, je vous en serai gré à tout jamais ! Je serai le plus gentil, le plus serviable, le plus dévoué des rats !

C’est saisi de mes désormais habituels tremblements que je m’attaque au travail que je n’ai pu accomplir durant la semaine. Un rapport statistique, instrument de torture pour certains mais le genre de documents qui, je l’avoue, me procure d’ordinaire une certaine satisfaction intellectuelle. Je pose un CD sur la platine et lance la lecture. Pas trop fort, car ce serait au prix de douleurs intolérables. Pas trop faible, car ce serait me livrer tout entier à des sifflements insupportables. Je parviens à me stabiliser à un niveau de douleur “convenable” (dans la présente situation, s’entend) en jouant un peu avec l’égaliseur : j’atténue les aigus, le pousse les graves, et je linéarise les fréquences intermédiaires. J’ai mal. Très mal. Mais je peux m’en accommoder. Je dois m’en accommoder. Pour finir, j’ajoute un fondu afin de limiter au maximum les moments de silence entre les chansons.

De tout mon cÅ“ur et de toute mon âme, comme je le disais, avec l’énergie du désespoir, je me laisse absorber par mon travail. Je crois que de ma vie jamais je n’ai mis tant de cÅ“ur à l’ouvrage ! Je ne saurais dire combien de temps j’ai travaillé ce jour là. Une heure ? Probablement moins… Mais toujours est-il que lors d’une transition entre deux morceaux, le silence me saute à la gorge et me la tranche d’un coup de canif… Cela ne peut être…

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Mais voilà que le nouveau titre démarre déjà. Je fais glisser le curseur de volume vers le minimum. Je n’ai pas rêvé (de toute façon j’en serais bien incapable) : mes sifflements ont nettement baissé. Comment est-ce possible ? Je suis saisi d’une bouffée de joie, de celle que doit ressentir un condamné à mort qui voit sa sentence repoussée après l’acceptation de son appel. Mes sifflements sont toujours odieusement forts, sans doute vers les 40 dB (comment savoir ?). Mais ils ont baissé ! Je n’ose y croire. Ils ont baissé ! Je n’ai fait que franchir de nouvelles marches vers l’horreur ces derniers temps, et voilà que ma torture semble relâcher son étreinte.

Je m’abandonne à l’euphorie et entrevois à nouveau la vie. Ces quelques jours que je viens de vivre, c’est probablement le vasodilatateur, cet immonde Trivastal, qui en est la cause ! Il s’agit sans doute d’une réaction classique à ce type de médicaments que l’ORL a oublié de me mentionner ! Et tous ces témoignages de gens chez qui les acouphènes n’ont pas diminué suite à la prise de ces médicaments, dans aucun d’eux n’était mentionné ce que j’ai vécu là ! C’est sans doute que chez eux, le traumatisme était trop ancien, il n’y a donc eu aucune réaction. Mais dans mon cas, ce que j’ai ressenti, c’est le traitement qui a agi !

D’ailleurs, l’ORL ne m’a-t-il pas assuré que cela allait s’estomper ? Aucun doute, cela va revenir à son niveau d’avant, voire peut-être moins ! Que cela disparaisse ou non, peu m’importe, pour des acouphènes audibles dans un silence quasi-complet, signez en bas de la feuille ! Je signe et avec un grand sourire en plus. Je signe mon retour à la vie !

Avec du recul, je me demande encore ce qui a pu me faire tenir durant ces quelques jours.

Est-ce l’espoir de voir le symptôme devenir plus supportable « un jour » (ce qui contredisait l’ensemble des témoignages que j’avais pu consulter) ? Cela me semble peu probable, car l’idée même de devoir vivre les dizaines d’année que la science et les média me promettaient dans la souffrance, même moins violente, me révulsait.

Est-ce tout simplement que je n’ai pas eu le temps de peser le pour et le contre de chaque solution pour mettre un terme à mes jours ? C’est une possibilité, tant il est encore clair dans mon esprit que le choix d’en finir était pris, mais que la mise en pratique restait au-dessus de mes faibles forces.

Est-ce encore que je n’avais pas tout à fait réalisé ? C’est une possibilité qu’il me faut écarter, étant donné le degré d’information qui était déjà le mien à cet instant.

Je crois au final qu’il s’agit de la part d’animalité qu’il y a en chacun de nous, rien de plus. Le choix de la mort n’est pas naturel, et si l’on observe des animaux se laissant mourir dans certaines circonstances, il n’est pas certain qu’il faille y voir là un quelconque choix de mettre fin à son existence – encore faudrait-il que les animaux aient conscience de leur existence, là n’est pas le sujet. Peut-être n’est-ce tout simplement qu’une disparition chez eux de toute envie de vivre, il y a là une grande différence.

Car je voulais vivre. Mais pas ainsi. Et s’il me fallait faire un choix, celui-ci était fait.

(Camille Monet sur son lit de mort, par Claude Monet, 1879)

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Réponses

  1. Ah désolé, je n’avais fait attention qu’à la date de publication. J’ai déjà donné dans le courage et la patience, pendant de longues années, et mon état n’a fait qu’empirer (et continue d’empirer). Quand une méthode ne donne aucun résultat, j’ai tendance à en changer ! (de plus le suicide débarasse de cette société récemment devenue débile, alors avec tant de côtés positifs je ne pourrai plus changer d’avis désormais). Enfin bref, bonne vie à toi.

  2. @PP : Mieux, beaucoup mieux… Mais avec encore un long chemin devant moi.

    @anonyme suicidaire : Tu veux pas m’en dire un peu plus ? Ce dont tu souffres, depuis combien de temps, etc. C’est comme ça que, pour ma part, j’ai pu trouver les bonnes voies… Même si, je le répète, je suis loin d’être totalement guéri. Mais je vais tout de même infiniment mieux qu’il y a quatre ans !

  3. Si, je veux bien t’en dire un peu plus. Je souffre d’hyperacousie et d’acouphènes depuis 9 ans à la suite d’un traumatisme sonore. Juste après mon traumatisme, je vivais presque normalement, j’étais rarement conscient de mes acouphènes, je pouvais arpenter les rues fréquentées sans problème. Au fil du temps, c’est devenu de moins en moins vrai. Aujourd’hui, 5 minutes dans une rue où il y a un peu de circulation me sont insupportables. Aller acheter le pain à 100 mètres de chez moi est une épreuve, téléphoner plus de 2 minutes m’est difficile. Même le bruit du vent m’épuise les oreilles. Impossible pour moi de discuter avec plus de quelques personnes autour d’une table, sauf à indiquer à tout le monde de veiller à ne pas parler fort et pas tous en même temps. Sans compter que mes acouphènes ont atteint un niveau sonore vraiment obsédant. Tu imagines aisément ma vie sociale et professionnelle dans ces conditions. Elle n’a aucun intérêt.