S’oublier un instant…

Je suis admise à l’Edhec.
Habiter Lille, quitter Maman. Impossible.
Elle est trop fragile pour vivre sans moi.
J’ai peur de ses mauvaises rencontres, de sa crédulité, de sa soif d’amour, de ses coups de cafard, de ses démons, de ses regrets, de ses journées à lutter, de ses nuits à tourner en rond pour chercher le silence.

Maman a besoin de moi. Mes oreilles, mon attention, ma bienveillance.

Des petits mots sur des feuilles de brouillon déchirées, dos d’enveloppes, et vieux emballages. J’écris tout à Maman. Je m’applique. Je lui laisse de longues lettres, des explications ou des déclarations. Je veux la soulager, aller au plus près de ce que je voudrais qu’elle comprenne. Pas de malentendu. Les mots sont choisis, elle ne se fatigue pas.

Je la vois partir dans son grand manteau noir. Plus belle que jamais. Je vois tous ses efforts, kilo après kilo. Quand tu passeras en dessous de cent, j’aurai une suprise pour toi. J’ai de la chance d’être à Paris avec toi. J’écoute mieux depuis que tu es sourde. Je regarde mieux, je vis mieux. Je t’aime Maman.

Quand elle rentre, je branche le décodeur Antiope. On regarde Masure puis Navarro. Maman fixe les sous-titres. Les dialogues et les bruits. Coup de fusil. La porte claque. On entend quelqu’un chanter. Chanter quoi ? L’Amérique, l’Amérique… Maman se souvient. Joe Dassin, la tronche de John, le soleil de Bidart, la piste de danse du Tic Tac, les rocks endiablés. Elle se lève et chante Guantanamera. Faux. Terrible. Grotesque. Je souris, elle hurle, sans s’en rendre compte, prend mes épaules. Resplendissante.

Un moment pour nous où elle oublie qu’elle est trop grosse, trop sourde, trop mère, trop endettée, trop seule.

Géraldine Maillet, Acouphènes

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