Le lundi au soleil, c’est quelque chose que jamais plus je n’aurai…

Lundi 12 mai 2003

Une nuit entière à me battre contre mes fantômes m’a lessivé et c’est ainsi que, vaguement lavé, vaguement rasé, vaguement éveillé, mes pas me guident, pathétique Pavlovien pantelant, à travers les sous-sols de la Rive Gauche.

Le combat semble se diriger vers un KO si je m’en tiens à son évolution des dernières heures. Nul besoin en effet de note artistique pour départager les protagonistes. La situation n’est sans doute pas plus alarmante que celle de la veille. Elle se serait même enrichie, si l’on peut dire : une armée de fourmis me dévore maintenant le crâne et semble particulièrement friande de mes oreilles internes. Ca grouille, ça remue… Y a du monde là-dedans.

La journée s’annonce difficile. Comme un lundi quoi, mais au début d’une semaine qui durerait des années. Des siècles.

Aucun plan de bataille. Simplement tenir. Et ne pas se faire remarquer.

Ce matin là Aurélie n’est pas à son poste, sans doute encore occupée à se réunir avec d’autres collègues afin de décider de la prochaine réunion lors de laquelle ils décideront de se réunir à nouveau pour valider une autre réunion. Luis, quant à lui, est bien présent. Physiquement en tout cas : un fichier Powerpoint accapare son unité centrale à son maximum. Il possède cette capacité de concentration de ceux qui ont compris qu’on peut réaliser de grandes choses sans forcément investir beaucoup de son temps et de son énergie au travail.

Jusqu’ici tout va bien.

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PC allumé, boîte vocale ôtée, café bien sucré. Rituel matinal, comme un refuge ce matin là. Surtout ne rien changer à mon comportement. S’évertuer à se faire oublier.

Et de fait, personne ne remarque quoi que ce soit. Pourtant, nul doute que je penche plus du côté d’un Zombie de Roméro que de la stupide légèreté d’un animateur télé.

L’épreuve la plus délicate arrive pourtant bien vite. A 14h30, comme tous les lundi depuis la Création, les commerciaux se réunissent pour se montrer les uns les autres qu’ils travaillent bien. Qu’ils travaillent, quoi. Autrement dit, qu’ils ne font pas que des réunions.

Et chacun de détailler ses projets, synonymes de billets qui viendront s’échouer sous peu dans les poches déjà bien remplies de nos employeurs. C’est également l’occasion, comme dans toute entreprise de ce coin de l’Univers, de se bâfrer de blagues tiédasses tout en (se ré)jouissant de son week-end.

La porte de la salle se referme violemment sur un déluge de sons stridents qui s’abat sur mon cadavre et lui perfore les tempes.

Donner le change. Pas le droit de lâcher.

Pas déjà.

Des minutes qui durent des siècles et enfin la cage dégueule ses Z’animos dans l’open-space.

Fuir.

J’ai réussi mon coup. Tous étaient par trop occupés par leur Moi pour se préoccuper de moi.

Erreur. Ma supérieure, Sandrine, demande à me parler. Peut-être s’est-elle étonnée de la présence d’un spectre en un lieu si peu porté sur l’esprit ? Elle se tenait juste en face de moi. Elle a dû avoir peur. Durant quelques secondes, tel un éléphant qui se cache pour mourir, je reste muet comme une carpe. Tout juste si je lui confie quelques soucis de santé. Cependant, si ce « problème de santé » doit affecter mon travail dans les jours qui vont suivre (parions donc !), elle a le droit d’être au courant. Peut-être même pourra-t-elle m’aider durant cette période trouble… si tant est bien entendu qu’elle ne se prolonge pas au-delà de… quelques semaines, peut-être.

Il est inconcevable que je survive ainsi quelques semaines tout comme il semble avéré que je peux avoir confiance en elle. Aussi c’est soulagé que je déverse mes malheurs.

Sans doute n’a-t-elle pas bien saisi de quoi il retourne exactement. Comment s’en étonner ? Moi-même encore je n’y comprends foutre rien.

Quelques instants plus tard c’est au tour d’Eric de venir se soucier de mon cas. Il s’inquiète de me voir si morne, moi qui d’habitude réagis toujours favorablement à ses plaisanteries racistes ou graveleuses – et ne suis d’ailleurs pas le dernier à en proférer. Oh, il n’a certes pas réalisé un exploit. Mais je dois dire que cela me touche de le voir me demander ce qui cloche chez moi. Deux personnes sur une centaine, j’imagine que ce n’est pas un si mauvais score. Je ne nie pas que « quelque chose va de travers » – autant lui soutenir que je viens d’être promu PDG de la boîte – mais sans en dire plus. Il n’insiste pas. « Si besoin je serai là pour t’écouter », m’assure-t-il.

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Je le sais sincère.

Mais aujourd’hui rien ne pourrait m’empêcher de m’enfoncer un peu plus sous les coups de boutoir.

(photo dégoulinante de Bas Jan Ader, “I’m too sad to tell you” (1970))

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Réponses

  1. Porter le masque face aux charmes et affres de la vie de bureau n’est
    pas toujours si facile alors dans un tel état….
    Deux sur une centaine les ravages ou résistances de l’individualisme, c’est selon (mais ne parlons pas politique :D)
    Sinon, très bon style Randy -;) sincère et sans complaisance…

  2. @Ma ptite chonchon : on dirait que le soleil de l’Italie t’a tappé sur la tête 😉

    Cela fait plusieurs billets que je consacre aux débuts de mes tourments, en 2003 donc (à chaque fois c’est écrit en gras et bien gros en début de billet, pour pas se tromper !).
    A l’époque j’avais pris des notes… C’était très mal écrit mais ça a le mérite de restituer fidèlement ce que j’ai vécu et mes sensations / sentiments du moment. Aujourd’hui je les réécris pour que ce soit plus digeste… Et comme dans mon cas l’amélioration des symptômes a été certes lente mais régulière, cela se verra au fur et à mesure de ce type de billets. Capicci ? ^^

    @Solène et anonyme : merci 🙂

  3. Le problème ce n’est pas tant l’individualisme mais plutôt l’intolérance dont tu as parlé dans un autre message sur ce blog. Je me souviens tu avais dit:”j’ai été obligé de justifier auprès de ma chef ma mine triste si “agressive” pour mes collègues. Tes collègues se seraient donc plaints implicitement (bruits de couloirs) ou explicitement de ça. Ca me parait tout à fait plausible compte tenu de mon expérience, les collègues ne font pas de cadeaux, ca les occupent (et amusent) plutôt de discuter d’un tel ou tel.