Mon cerveau dans ma douche

Mardi 13 mai 2003

La douce nuit de printemps a enveloppé la rue de Tolbiac et repoussé ses ouvriers, pelotonnés désormais dans le silencieux édredon de leur appartement. Elle a décuplé mon calvaire. Une ruche s’est établie dans ma tête et n’a pas fermé l’alvéole de la nuit.

Etonnamment pourtant, le jour a refait surface avec vélocité. Un peu comme si ma touche pause – ou plutôt avance pas à pas – était bloquée. Je suis une vieille bande qui s’est coincée dans son VHS, quelques jours plus tôt. L’image a la tremblote mais encore le goût du vrai ; le son laisse supposer des dommages irréparables. Suspendu dans l’espace, immobile dans le temps. Seuls les déchirements infligés toutes les deux ou trois secondes me prouvent que quelque chose est encore en mouvement. Quelque part. Je souffre donc je suis. Ici une voiture qui covoiture, là un passant qui passe, plus loin un escalator qui escalade… Tout est source de douleurs inqualifiables.

Je n’ai donc pas dormi. Comment aurais-je pu ? Dans mon crâne se dispute une odieuse partie de Pong. Mais la balle carrée aux bords acérés ne parvient jamais à sortir des limites du terrain. Oh, elle y met pourtant du sien : je ressens ses vaines tentatives, à en juger par les rebonds et résonances qui me ravagent le crâne. A dire vrai, je ne peux compter les balles. C’est un peu comme ci chaque son pénétrait en moi pour ne plus en ressortir. Sans doute plus proche d’un flipper multiballes, en somme. Les bumpers sont actionnés sans relâche et nul besoin de rajouter des pièces : de nouvelles boules arrivent sans cesse.

Mais comment faire tilt ?

Terrifié, je reconnais dans chacune de ces sensations quelques lignes que j’ai parcourues sur le net avant ce 11 mai fatidique… Les trois semaines qui avaient précédé n’auraient donc été qu’une simple préparation, un dernier galop d’essai, une mise en place des éléments du drame ? Moi qui avais naïvement pensé – et hâtivement conclu – m’en tirer à bon compte…

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La journée au bureau promet encore mille bonheurs. Mais après tout, qu’est-ce qu’une journée dans la vie d’un homme ?

Impossible de se concentrer.

Fort heureusement notre bien-aimée Régie des Transports Autonomes de Paris a ressorti de ses cartons cette inoxydable idée de monter au créneau afin de défendre les droits de la veuve et de l’Orphéon. S’ils n’ont qu’un seul privilège inaliénable c’est bien celui de pourrir à satiété l’existence quotidienne de millions de franciliens. Loin de moi l’idée de les en priver ce jour, car s’il règne une effervescence inhabituelle au bureau, je n’en suis pas la cause… et surtout cela facilite ma « stratégie d’évitement » (amis psys, bonsoir !).

Chacun de se demander comment éviter l’ « enfer » (!) promis pour le lendemain – et peut-être les jours à venir, mais je me garderais bien de disserter sur le deuxième privilège de la RATP, concomitant au précédent, celui de garder une part de mystère et d’imprévu (ce faisant, d’humanité) dans une mécanique sociale qui à défaut risquerait d’être bien huilée. Et par conséquent, avouons-le, ennuyeuse.

Bénéfice collatéral : personne ne fait attention à moi. Comme j’aimerais me prélasser dans les soucis de mes collègues ! Malheureusement, le métro peut bien être supprimé à tout jamais, je n’en ai cure. Je ne me reconnais cependant pas plus dans l’état d’esprit des musiciens branleurs et branlants du groupe Programme, qui nous assurent dans leur inspiré titre « je sais où je vais » qu’ils n’ont « rien à foutre de rien à foutre de rien ». Que ne jouirais-je pourtant à cet instant précis de telles éjaculations pré-pubères ! Mais l’impuissance m’a gagné et le front a cédé.

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Pourrais-je un jour envisager une reconquête ? Pour l’heure, un lavage de cerveau – si possible en profondeur – ferait à n’en pas douter mon bonheur. Quitte à devenir un légume. Mais un légume qui vivote dans le silence. Et qui ne souffre pas.

Las ! Je dois me contenter de survivre.

Et de limiter la casse.

(pochette de l’album Mon cerveau dans ma bouche du groupe « Programme »)

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