La tête comme un ballon (ovale)

Vendredi 23 mai 2003

Le reste de la semaine n’a rien révélé de notable.

Je dors toujours aussi peu, je dors toujours aussi mal.

Ma religion se résume à deux petits cachets rouges le matin et deux petits cachets rouges le soir… purple in the morning, purple in the afternoon… pour seul horizon le mois de juin, si proche et si douloureusement loin… mois de juin au cours duquel, nul n’est permis d’en douter, mes petits acouphènes tout mignons d’avant le Requiem reviendront me hanter.A moi Barcelone ! A moi ce qui s’annonçait comme le plus beau moment de ma vie musicale !

Je retrouve Mathieu à l’heure convenue, station Châtelet. Direction Orly. Je n’ai pas repris l’avion depuis mes douze ans, à l’occasion d’un voyage scolaire d’une semaine en Turquie, seule réelle aventure à l’étranger jusqu’alors, faute d’argent aujourd’hui et de bénédiction parentale auparavant.

A cet instant précis me reviennent les mots de mon père, quelques années plus tôt, lorsque j’avais eu l’outrecuidance de lui demander l’autorisation d’aller aiguiser ma langue une semaine en Angleterre : « tu as fait un voyage, ta sœur en a fait cinq, ça fait six, c’est déjà trop. »

On ne pouvait pas le lui enlever : il avait toujours été à l’aise avec les chiffres.

Bien que j’ai pu lire ces derniers jours, ici et là, à la croisée de quelques liens hypertextes, des horreurs sur les dangers supposés des trajets en aéroplane, je ne ressens aucune appréhension. C’est même tout le contraire ! Il faut dire que depuis mon plus jeune âge j’ai toujours vénéré ces oiseux de fer qu’il m’arrive encore de fixer béatement lorsqu’ils brûlent des litres de kérosène et fabriquent cirrus et cumulo-nimbus.

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Aujourd’hui je navigue entre limbes et Limbus.

Amusant de se souvenir que lors de mon atterrissage à Izmir mes oreilles étaient restées bouchées durant de longues minutes… et ô combien désagréable cette sensation avait pu être pour que je m’en souvienne encore, tant d’années plus tard.

Glaçant d’imaginer que bouchées en permanence elles resteront peut-être pour le restant de mes jours.

L’embarquement se déroule rapidement. C’est tout naturellement que Mathieu et moi prions une personne de se décaler affin que nous puissions effectuer le voyage côte à côte, mais nous essuyons un refus sec. Catégorique. A mettre sur le compte de la grande nervosité du passager en question qui, de toute évidence, fuit les hublots comme j’aurais dû fuir les enceintes.

Les hôtesses d’Iberia ne sont pas de première fraîcheur aussi c’est sans regret que je les vois cesser de se trémousser. Enfin nous voilà partis, l’avion accélère et lorsqu’il prend son envol je suis pris d’un violent vertige ! Ma tête refuse de quitter le sol, elle veut rester à Paris la coquine mais mon buste se trouve déjà arraché quelques mètres plus loin, dans les airs. La sensation est d’une violence extrême mais très brève. Une seconde. Sans doute moins. Mathieu n’a rien remarqué et, ayant eu vent de son amour modéré pour les trajets aéroportés, je me prive d’ajouter à son stress.

Me ressaisir. Après tout cela n’a pas duré.

Une heure maintenant que nous frayons notre museau contre les nuages. Un coup brutal au fond de mon oreille. Aussi soudain qu’inattendu. Une variation de pression en est vraisemblablement la cause. Rien de grave a priori mais… la pression s’accroît rapidement. Il reste probablement une demi-heure de vol et mon crâne semble sur le point d’éclater sous la pression… Douleur intolérable… J’articule quelques mots rapides en direction de Mathieu, un mensonge de plus sur mon Chemin de Croix (« tout va bien ») tout en lui indiquant que je ne pourrai plus lui parler jusqu’à notre arrivée au port (!).

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Il semble rassuré.

Je ne le suis guère.

La douleur augmente sans cesse et c’est en vain que je tente de reprendre le contrôle ! Ma mâchoire gigote frénétiquement, dans l’espoir un peu fou de redonner un peu d’air à mon cerveau en souffrance, mais l’effet reste peu convaincant. Je parviens néanmoins par moments à repousser l’agression… pas longtemps… pas bien loin… juste reprendre un peu de souffle… avant que la douleur ne revienne, plus violente encore qu’auparavant… je poursuis néanmoins la lutte, car aucune autre option ne s’offre à moi… m’agite dans les sables-mouvants tel un damné… accélère peut-être ainsi ma perte…

Dans un éclair de lucidité j’aperçois le sol qui file vers nos pieds… plus que quelques secondes de souffrances et… nous touchons terre… la douleur disparaît quelques secondes plus tard… plus exactement elle revêt ses atours habituels… souffrance terrible mais indubitablement plus diffuse.

Oserais-je dire plus supportable ?

Au total ce calvaire aura duré un peu plus de vingt minutes.

J’ai survécu.

Il n’est pas certain que le calvaire qui est désormais mon quotidien connaisse un dénouement si heureux.

(Scanners, un film de Cronenberg, frais comme un Chabal)

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