La scie, chien fidèle

De temps Ă  autre, au milieu d’une prise ou pendant une discussion avec l’un et l’autre de ses acteurs, le sifflement de bouilloire revenait en force, comme pour le provoquer ou l’Ă©prouver au beau milieu de sa crĂ©ation. Son coeur se mettait Ă  battre, une bouffĂ©e de chaleur montait de son plexus solaire, il portait la main Ă  son oreille, faisait semblant de se gratter le lobe en se disant quelque chose comme : “tu m’auras pas, mon Ă©coeurant !” et se replongeait dans le boulot avec l’Ă©nergie du dĂ©sespoir. Il se serait littĂ©ralement tuĂ© Ă  la tâche si on lui avait promis que cette scie sans fin ne reviendrait jamais pendant le tournage.

[…]

Mais quand il rentra chez lui, le lundi soir, rĂ©fugiĂ© dans la profondeur de son lit qu’il aimait mou et enveloppant, Simon sentit le dĂ©sespoir revenir, il pleura, il hurla, il se tordit dans ses draps tant l’acouphène, qu’il avait effectivement oubliĂ© pendant quelques heures comme le lui avait promis le mĂ©decin, le rendait fou. Jusqu’oĂą un cerveau humain peut-il endurer une seule note, toujours la mĂŞme, sans espoir qu’elle s’arrĂŞte jamais ? Il criait dans la maison trop grande : “Je l’ai pas, cette patience-lĂ  ! Je l’ai jamais eue et je l’aurai jamais !”

Il se retrouvait au bord de l’hystĂ©rie, comme pendant le week-end, et il se disait que sa vie Ă©tait finie.

Michel Tremblay, L’homme qui entendait siffler une bouilloire

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RĂ©ponses

  1. “”Je l’ai pas, cette patience-lĂ  ! Je l’ai jamais eue et je l’aurai jamais !”

    Tant que Simon pensait ainsi, il ne trouvait pas de répit.

    A la fin, après l’opĂ©ration de son neurinĂ´me, après avoir passĂ© par les affres de la peur, de l’opĂ©ration, les sifflements n’avaient pas cessĂ©.

    Simon se devait de changer son approche:

    “Oui, c’Ă©tait cela, avent la maudite patience, avant la pierre philosophale, avant le creuset et transmutation du plomb en or, avant Nicolas Flamel, Simon devait se convaincre que son acouphène faisait maintenant partie intĂ©grante de son ĂŞtre et que, mĂŞme .. oui, il l’aimait.

    Mais c’Ă©tait peut-ĂŞtre ça, la patience après tout.

    “Simon se tourna sur le cĂ´tĂ© droit et, pour la première fois, fit face Ă  son problème plutĂ´t que de s’y laisser submerger.”