Les acouphènes du malheur

Par Wah Keung Chan, 1er juin 2001

Les amateurs de musique et les musicologues sont intrigués par l’ouverture peu orthodoxe de la Première Symphonie de Mahler – un la joué sur six octaves et noté pianississimo (ppp). Aucune note n’avait suscité une telle perplexité depuis la dissonance de la Septième Symphonie de Beethoven.

L’inclusion de matière thématique d’une précédente oeuvre biographique de Mahler, les Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant) font croire que la Première Symphonie est une oeuvre à programme hautement personnelle. Mahler a en effet déclaré, après l’avoir terminée, qu’elle avait été « inspirée par un amour passionné ». Il se peut que l’objet de cette passion ait été l’actrice Johanna Richter, pour laquelle Mahler, à l’âge de 23 ans, avait écrit les Chants d’un compagnon errant. Dans une lettre du 1er janvier 1885 à son ami Friedrich Löhr, il écrivait :36f90a56e887c6c5d4a7d55625ca780b

« Hier soir, j’étais seul avec elle, nous attendions tous deux l’arrivée du nouvel an, presque en silence. Elle ne songeait guère au présent et, lorsque les cloches se sont mises à sonner et que les larmes jaillirent de ses yeux, j’ai été bouleversé. […] Ah, cher Fritz – c’était comme si le grand régisseur de l’univers avait voulu le mettre en scène de façon parfaite. J’ai pleuré toute la nuit dans mes rêves. […] J’ai écrit un cycle de chants, six jusqu’à maintenant, qui lui sont tous dédiés. Elle n’en sait rien encore. »

Le fait que Mahler ait peiné sur sa Première Symphonie jusqu’en 1889 est une indication de l’importance qu’il lui accordait. À l’origine, elle prit la forme d’une oeuvre à programme en cinq mouvements, mais en 1886, le compositeur la ramena aux quatre mouvements traditionnels et retira le programme, celui-ci ayant été mal compris.

Qu’est-ce que cela nous apprend sur l’étrange ouverture ? Son importance est soulignée par le fait que la note est maintenue comme continuo durant cinquante-six mesures ; la note supérieure jouée par les premiers violons s’arrête après huit mesures et demie et revient au moins trois autres fois dans le mouvement. Les deux premières minutes de l’oeuvre, précédant le thème de la promenade emprunté au « Ging heut’ morgen übers Feld », fournissent quelques indices explicatifs. On y trouve plusieurs évocations de chants d’oiseaux et trois fanfares successives de trompettes en coulisses, suggérant un orchestre au loin. Les notations dynamiques pianississimo (ppp) renforcent l’idée d’un réveil du héros. Le héros, Mahler, sort lentement du sommeil ou d’une contemplation profonde, bercé par un tendre motif (mesures 3 et 4), puis il entend l’orchestre en coulisses et les chants des oiseaux.

L’inspiration de l’ouverture se comprend peut-être mieux d’un point de vue technique. Comme le savent tous ceux qui ont collé l’oreille à un coquillage ou à une bouteille vide, chaque corps semi-fermé produit une sorte de sifflement associé à sa fréquence de résonance. Fait intéressant, la note la plus aiguë de l’accord de Mahler est le dernier la d’un piano de 88 notes, dont la fréquence fondamentale est de 3 520 Hz. Cette fréquence, comme par hasard, se situe dans le champ de sensibilité de l’ouïe humaine associé à la fréquence de résonance de la cavité de l’oreille externe. Se pourrait-il que Mahler ait été au diapason de cette fréquence de résonance ? Ce serait possible : les quatre membres d’une chorale que j’ai interrogés ont dit percevoir un faible tintement aigu autour du la de 3 520 Hz.

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Par ailleurs, la note de 3 520 Hz est peu éloignée de la gamme des fréquences acceptables (de 4000 à 8000 Hz) du phénomène appelé acouphène. Se pourrait-il que de légers acouphènes aient inspiré à Mahler son emploi du la aigu ? On ne trouve aucune indication en ce sens dans sa biographie, mais vu la durée aussi soutenue des la, une telle hypothèse n’est pas à négliger.

On sait que Mahler était un penseur qui composait dans la solitude. Ces deux possibilités – de fréquence de résonance de l’oreille externe et d’acouphènes – soulèvent diverses questions qui mènent toutes cependant à la même conclusion : Mahler a choisi de commencer sa première symphonie avec un son qui repose sur le silence.

[Traduction d’Alain Cavenne]

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