Sifflement dans l’oreille et silence assourdissant

Des acouphènes permanents et omniprĂ©sents…

L’horizon s’Ă©tendait des kilomètres plus loin sur une ligne de front qui semblait rejoindre le ciel. Le soleil brillait maintenant franchement en se reflĂ©tant dans la neige. Tout Ă©tait blanc et aveuglant. Un silence et une solitude Ă  perte de vue. Je me concentrais un peu sur le sifflement dans mon oreille. Certains dĂ©tectent leur acouphène lors des premières plongĂ©e sous-marines, Ă  cause du silence assourdissant qui règne sous les mers. Moi, j’avais eu cette prise de conscience ici, quelque part entre le pĂ´le nord et le Canada, peut importe oĂą exactement. Cela faisait pas mal de temps que je cavalais comme çà sur la glace avec mes chiens, Ă  le recherche d’humains ou de civilisation. Parfois, nous avions cru en trouver un, dans une ombre noire qui crevait la lumière d’un blanc aveuglant. Moi j’entendais toujours ce sifflement dans l’oreille, et le battement de mon cĹ“ur qui rĂ©sonnait dans ma tĂŞte – les deux veines autour du coup du reptile pulsent ! – mais Ă  chaque fois que nous nous rapprochions , nous nous rendions compte que l’ombre aperçu n’Ă©tait pas un homme, qu’il ne s’agissait que d’un loup. Aucun humain, jamais.
Pourquoi cette recherche, cette cavalcade sans fin ? Fuir le bruit dans mes oreilles ? Ou la solitude glacée de cet océan blanc et aveuglant ?

Un très joli texte d’Olivier BKZ, Ă  lire ici :

Sur la glace

(Illustration : PĂ´le Nord SEDIGA)

A lire aussi :  Les cigales, acouphène lancinant

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Comprends qui peut

“Je comprends ce que tu vis.”

Combien de fois n’ai-je entendu ces mots ? « Je comprends ». Et ses multiples déclinaisons. « Je te comprends ». « Je vous comprends, Monsieur ». « Je me rends parfaitement compte de ce que cela doit être. » « Moi aussi j’ai ce que tu as ! » « Mon mari a la même chose que vous. » etc.

RĂ©ponses

  1. Bonjour,
    Je tombe sur ce texte que vous avez repris dans votre site, et je suis assez surpris. Il parle en effet de l’acouphène, entre autre chose, mais je pensais que l’allusion Ă©tait trop subtile pour ĂŞtre perçu, je me suis trompĂ© ! Je suis donc touchĂ© que vous ayez si bien lu.
    Le blog en lien ne fonctionnant plus, je vous met l’intĂ©gral ci-dessous, que vous pouvez reprendre avec plaisir.
    Sincèrement
    Olivier BKZ

    J’ai rasĂ© ma barbe de trois semaines Ă  la tondeuse, debout devant la glace de la salle de bains.
    Je venais de prendre une douche brulante.
    Ensuite, je me suis accroupi près des pierres que j’avais alignĂ© en cercle la veille. Le feu au milieu s’Ă©tait Ă©teins depuis longtemps.
    La glace fondue était maintenant maculée du noir des cendres de bois.
    Je les ai sifflĂ©, il Ă©tait bientĂ´t l’heure de partir.
    Le sol s’est mis Ă  trembler, Ă  cinq endroits diffĂ©rents, et mes chiens sont sortis de la neige en se secouant. Le soleil n’allait pas tarder Ă  se lever.
    Pendant que mes bĂŞtes baillaient, se secouaient, reniflaient et faisaient leurs besoins un peu plus loin, pendant qu’ils allaient et venaient, je finissais de ranger les affaires sorties pour la nuit.
    J’ai repliĂ© la tente et l’ai fixĂ© sur le traineau.
    J’ai fait très attention Ă  ne rien oublier, j’ai pris soin aussi de vĂ©rifier l’attache de la grosse sangle de cuir qui fermait mon barda.
    Le truc, s’est que j’avais toujours Ă©tĂ© distrait. Je le savais. Alors je me forçais Ă  vĂ©rifier et revĂ©rifier encore ces choses que d’autres feraient peut-ĂŞtre sans y penser, comme une routine, car la moindre erreur ici me serait fatal.
    Lorsque j’eus fini et que je fus vraiment assurĂ© de  n’avoir rien oubliĂ©, j’appelais les chien d’un sec claquement de langue.
    Ils se sont tous pointés dans la seconde, bien sagement.
    La routine est une chose importante pour ces animaux. Elle est une petite partie de leur attachement Ă  moi, car je suis le maitre, l’homme qui a le pouvoir de « fabriquer leur routine », et donc d’assurer la sĂ©curitĂ© de leurs existences.
    Comme tous les mâtins, et comme Ă  chaque pause que nous faisions, je prenais ensuite une par une leurs pattes afin de dĂ©coller la neige qui s’agglutinait entre les coussinets.
    Celle-ci avait tendance Ă  se durcir en glace, et pouvait, si je n’y prenais pas garde, les blesser. Dans cet environnement hostile, les pattes des chiens Ă©taient aussi importantes pour ma survie que mon propre cĹ“ur, ou n’importe quel autre de mes organes vitaux. Si la moindre chose dĂ©truisait la mobilitĂ© de l’attelage, je mourrais. C’Ă©tait aussi simple que çà.
    Une fois cette tâche terminĂ©e, je prenais une pause en regardant les premières lueurs du mâtin. Je rĂ©flĂ©chissais encore Ă  la dĂ©cision prise plus tĂ´t, en soupesant une dernière fois les consĂ©quences du changement qui s’annonçait. Les chiens ne trainaient plus Ă  droite et Ă  gauche, car normalement, j’aurais dĂ» commencer Ă  les harnacher au traineau. Alors ils restaient lĂ , immobiles, dans une impatience retenue, dans l’attente que je me remette en mouvement, que la routine reprenne sa marche afin de nous emmener ailleurs, afin d’avancer. Leurs esprits basiques comprenaient que mon immobilitĂ© et ma rĂ©flexion signifiaient un changement. Et s’il y a une chose que les animaux redoutent, c’est bien le changement qui contrarie  ce que nous savons, un danger  potentiel Ă  notre survivance. Certains chiens assis sur leurs culs me regardaient, d’autres regardaient au loin, comme si cela ne les concernait pas, mais tous attendaient.
    L’horizon s’Ă©tendait des kilomètres plus loin sur une ligne de front qui semblait rejoindre le ciel. Le soleil brillait maintenant franchement en se reflĂ©tant dans la neige. Tout Ă©tait blanc et aveuglant. Un silence et une solitude Ă  perte de vue. Je me concentrais un peu sur le sifflement dans mon oreille. Certains dĂ©tectent leur acouphène lors des premières plongĂ©e sous-marines, Ă  cause du silence assourdissant qui règne sous les mers. Moi, j’avais eu cette prise de conscience ici, quelque part entre le pĂ´le nord et le Canada, peut importe oĂą exactement. Cela faisait pas mal de temps que je cavalais comme çà sur la glace avec mes chiens, Ă  le recherche d’humains ou de civilisation. Parfois, nous avions cru en trouver un, dans une ombre noire qui crevait la lumière d’un blanc aveuglant. Moi j’entendais toujours ce sifflement dans l’oreille, et le battement de mon cĹ“ur qui rĂ©sonnait dans ma tĂŞte – les deux veines autour du coup du reptile pulsent ! – mais Ă  chaque fois, que nous nous rapprochions , nous nous rendions compte que l’ombre aperçu n’Ă©tait pas un homme, qu’il ne s’agissait que d’un loups. Aucun humain, jamais.
    Pourquoi cette recherche, cette cavalcade sans fin ? Fuir le bruit dans mes oreilles ? Ou la solitude glacĂ©e de cet ocĂ©an blanc et aveuglant ? Mais je m’accrochais toujours Ă  çà, en me disant que rencontrer quelqu’un serait quelque chose de bien, sa voix masquerait le sifflement sourd de mes oreilles, qu’on ne serait plus obligĂ©s de courir tout le temps, que nous pourrions ranger la tente un moment, et prendre le temps de construire un igloo, il ferait chaud enfin.
    Moi je partirais Ă  la chasse le mâtin avec les chiens, mais ils ne seraient plus harnachĂ©s, plus de vĂ©rification des pattes, et la plupart du temps, ils se baladeraient en libertĂ©, Ă  faire leurs vies, et moi aussi. Et nous aussi…
    Je repense Ă  tout çà ce matin en fixant l’horizon.
    Peut-ĂŞtre me suis-je trompĂ©, peut-ĂŞtre qu’il n’y a plus d’humains, peut-ĂŞtre suis-je le dernier ? Que des loups ? Plus de civilisation ? Peut-ĂŞtre bien oui, peut-ĂŞtre bien…
    Les combats contre les loups m’ont fatiguĂ©. Avec mon Ă©quipage, nous sommes trop souvent passĂ© près de la blessure fatale, celle qui aurait rĂ©duit notre mobilitĂ©.
    Marre des loups, ces animaux affamés, dangereux, mauvais. Toujours insatisfaits !

    Merde…

    Je me disais bien ! J’allais oublier un truc !
    « Alors bandes de crétins à quatre pattes ! Vous étiez déjà prêt à partir ! Vous ne pouviez pas me dire pour les patins ? »
    çà m’a fait marrer leurs airs cons de bĂŞtes ! Ils comprirent alors avec agacement que je me foutais  d’eux et de leur statut « prĂŞt Ă  partir » ! Colère me le montra en courant, puis en stoppant brutalement devant moi, et en Ă©claboussant de neige le bas de mon pantalon !
    Çà m’a fait marrer.
    J’ai sorti la lame Ă©paisse et commencĂ© Ă  racler les patins du traineau pour en dĂ©tacher la glace. Si je ne l’avais pas fait, cela n’aurait pas entrainĂ© de graves consĂ©quences, simplement au dĂ©marrage, les chiens n’auraient pas fait bouger le traineau d’un mètre.
    Y a mieux pour commencer la journée !
    En finissant cette tâche, j’avais pris ma dĂ©cision, enfin. J’Ă©tais sĂ»r de moi.
    J’ai placĂ© le traineau sur de la neige fraiche, et je suis retournĂ© près des chiens.
    Ils commençaient franchement Ă  s’exciter, car ils imaginaient le dĂ©part imminent, mais ils se trompaient,j’avais une dernière chose Ă  faire.
    J’ai dit « HĂ´ ! » histoire de les calmer, puis je me suis agenouillĂ©, et j’ai montrĂ© la paume de ma main Ă  Rage. La chienne s’est tout de suite pointĂ© contre moi. J’ai un peu pris le temps de caresser son poitrail, de secouer sa crinière et sa gueule.
    Je lui ai expliqué :
    « Ma belle, ouais, bonne fille ! Je me suis trompĂ© tu sais… T’es une bonne fille, je suis fier de toi, mais je me suis trompĂ© ! T’as bien dirigĂ© le traineau jusqu’ici. T’es la plus intelligente de tous, ouais !»
    La chienne remuait Ă©nergiquement la tĂŞte de droite Ă  gauche, gueule ouverte, pour me montrer son contentement, nĂ©anmoins, ses yeux m’Ă©vitaient et ses sourcils de chiens montaient et descendaient, preuve qu’elle essayait de comprendre ce qu’il se passait, et oĂą elle avait fautĂ©.
    « C’est juste que je me suis trompĂ© tu sais. La route est mauvaise. Et tu ne saura pas aller lĂ  oĂą je veux vous emmener… »
    Je me suis mis Ă  harnacher les chiens. Le plus puissant Ă  l’arrière, au centre, DĂ©sespoir. Puis les plus fiables sur les cĂ´tĂ©s, Jamais-Plier et Jamais-Casser. Devant eux, Colère, ma chienne la plus pugnace. Mais au lieu d’attacher Rage en tĂŞte de meute, comme Ă  chaque fois, je l’ai placĂ© cette fois Ă  droite de Colère. La meute devint anormalement silencieuse.
    J’ai sifflĂ© vers l’horizon, et sa silhouette ne tarda pas Ă  venir dans notre direction.
    Un grand chien blanc, aussi blanc que la neige. Il arriva Ă  notre hauteur.
    Je fis les présentations aux autres :
    « Les enfants, je vous présente Espoir, notre nouveau chien de tête ! »
    La meute rĂ©agit bien, et je ne sais pas si ce fĂ»t une illusion, mais j’eus mĂŞme l’impression que Rage Ă©tait soulagĂ©e.

    Tandis que je vĂ©rifiais une dernière fois les attaches de nos affaires, les chiens commencèrent leurs danses de joies. Il criaient, grondaient, montraient les crocs, se mordaient et pissaient au sol rageusement. Cela ne servait Ă  rien d’essayer de les calmer quand ils Ă©taient dans cet Ă©tat, au comble de l’excitation par le dĂ©part imminent.
    J’ai placĂ© mes lunettes de protection, rabattu la capuche de ma doudoune, enfilĂ© mes gants, je me suis accrochĂ© Ă  la barre, puis j’ai enfin donnĂ© l’ordre d’un claquement sec de la langue, et comme des centaines de fois, peut-ĂŞtre des milliers, ce qu’il se passa me fit frissonner.
    Les chiens se ramassèrent sur leurs pattes arrières, tendus comme des ressorts, et donnèrent tous au mĂŞme moment un violent coup de reins. Ils bondirent vers l’avant. Comme des milliers de fois, j’aurais pariĂ© que les chiens se retrouveraient bloquĂ©s net par les harnais, mais pourtant, le traineau, monstre d’immobilitĂ©, tressaillit violemment puis se mit soudain Ă  glisser. J’Ă©tais tĂ©moin de ce miracle Ă  chaque fois, des milliers de matins !
    J’ai aidĂ© un peu en donnant deux grands coups de pieds d’Ă©lan dans la neige, comme le geste que font tous les enfants du monde sur leurs trottinettes, et nous avons filĂ© enfin, Ă  toute allure sur la glace !
    Je n’entendais plus le sifflement dans mes oreilles, il Ă©tait couvert par le bruit du vent mordant qui me fouettais le visage sous l’effet de la vitesse.
    Je faisais quelques tests de direction. Espoir avait l’air de bien se comporter, il rĂ©agissait dans l’instant, sans aucune hĂ©sitation. La meute l’acceptait.
    Après toutes ces annĂ©es, il fallait envisager que l’humanitĂ© n’existe plus, que je ne trouverais jamais personne, alors ce que je m’Ă©tais dit ce matin, c’est qu’il fallait changer de direction, et puis se faire Ă  l’idĂ©e d’ĂŞtre seul. Mon but dĂ©sormais Ă©tait de traverser ce pays glacial et de trouver un endroit chaud, ouais, avec mes chiens j’allais traverser le pĂ´le nord et atteindre enfin la chaleur, celle des caraĂŻbes !
    Mon tĂ©lĂ©phone avait sonnĂ©, un pote m’attendait en double file, alors j’ai filĂ© sur la glace, en claquant simplement la porte du studio.