La refondation de la gauche

Et cela lui revint, tout à coup : il s’était procuré trois casques d’écoute durant la dernière année… parce que le côté gauche ne fonctionnait jamais à son goût. Les vendeurs, lorsqu’il leur rapportait la marchandise, et après l’avoir testée, prétendaient que tout semblait fonctionner normalement, mais finissaient toujours par remplacer le casque d’écoute parce qu’il était un très bon client. Il avait d’ailleurs eu l’intention d’aller reporter le dernier après le tournage, un objet aux formés aérodynamiques, à la sensibilité parfaite, lui avait-on dit, le plus sophistiqué de tous et qui, pourtant, l’avait déçu, quelques semaines plus tôt, quand il l’avait testé avec l’ouverture du Vaisseau Fantôme de Wagner, dont il était sorti avec un mal de tête carabiné et un léger étourdissement.
Le grand roux, là… Maurice ! Maurice, en lui vendant ce dernier casque, ne lui avait-il pas d’ailleurs demandé si quelque chose n’allait pas avec ses oreilles ?
Durant les vingt dernières années, il avait changé de système de son il ne savait plus combien de fois parce que quelque chose semblait mal fonctionner, toujours à gauche. Il appelait ça du grichage quand il était plus jeune, une sorte de petit fond sonore désagréable qui voilait le souffle soyeux des violons ou augmentait à les rendre laids les sons plus acidulés des trompettes.
Cette présence était-elle là, au creux de son oreille, depuis tout ce temps ? Et l’avait-il plantée lui-même en écoutant de la musique trop fort pendant des dizaines d’années ? La surdité des chanteurs rock, encore une fois ?
Pouvait-on se cacher à soi-même pendant aussi longtemps une chose d’une telle évidence ? Devenir partiellement sourd sans s’en rendre compte ou, pire, en refusant de s’en rendre compte ?

Michel Tremblay, L’homme qui entendait siffler une bouilloire

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