Trivastal, stupeur et tremblement

Trivastal 50 mg : acouphènes

Samedi 10 mai 2003

Trivastal
Trivastal

Enfin le week-end. La veille au soir un palier a été franchi. Pour la première fois, j’ai entendu siffler dans la journée. Et très nettement qui plus est. Le dernier film de Takeshi Kitano remplissait toutes les conditions pour me confronter à l’horreur : long, lent, et surtout terriblement silencieux. Une merveille pour les yeux. Un supplice pour mes nerfs auditifs, qui n’ont eu de cesse, pendant près de deux heures, de me faire payer ces mutismes récurrents. A tel point que, pourtant proche de la délivrance, je lâchais entre mes dents serrées un « je n’en peux plus » à mon voisin de mk2. Suscitant son interrogation. Malentendu. Il y voyait là une critique d’une œuvre qui l’avait profondément touché.Je ne lui expliquais pas la cause de mon mouvement d’humeur, car j’étais certain qu’il n’allait point exposer ses pavillons à des guitares sursaturées dans les heures qui suivaient. Je devais d’abord en savoir plus. Je devais d’abord consulter.

Courte nuit. Je me réveille déjà épuisé, mû par un impératif : je dois voir un ORL ce jour. Les deux premières tentatives sont un échec et malgré mon insistance, arguant d’un traumatisme auditif très récent, rien n’y fait. « Rappelez lundi », « Je peux vous proposer un rendez-vous mardi en fin de matinée, si vous voulez. » Troisième type. Succès. J’ai cinq minutes pour la rencontre. Le premier – et je l’espère dernier – ORL de ma vie.

La journée est splendide et je suis transi de peur. Une petite flamme vacille néanmoins au fond de moi, celle de l’espoir d’un dénouement aussi heureux qu’inattendu.

ORL grisonnant au faciès de fugu – l’inexpressivité même. « On va vous examiner les tympans », m’annonce-t-il sans un lever de sourcil. Glaciale surprise. « Les tympans peuvent être touchés lors d’un concert ? » Evidence pour lui. Il s’empresse, sans doute pour me rassurer, de m’affirmer que si c’était le cas je m’en serais probablement déjà rendu compte. Effroi. A combien d’horreurs inconnues ai-je donc échappé ces derniers mois ?

Examen rapide. Concluant. La mécanique est bonne. Un rapide coup d’œil à l’oreille externe. Tout est parfait. Je ne suis pas dupe : l’heure de vérité va prendre place dans un caisson insonorisé. L’audiogramme. Porte ouverte. Refermée. Assis sur le siège. Sifflement léger mais bien présent. Comme pour me signifier « ne m’oublie pas, où que tu ailles je serai avec toi, à tes côtés ; mieux que ça même, je serai en toi. Partout. Toujours. Rien ne pourra nous séparer. » Coiffé d’un casque. Sifflet en tête. Les digues cèdent. L’acouphène envahit mon esprit, brutal, violent, il déferle et ravage tout. La panique me submerge, une sensation dont j’ignorais tout il y a si peu de temps encore.

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Ressaisis-toi.

La flamme vacille...

Un bip par ci, un bip par là. Examen terminé. Résultat plutôt positif. L’oreille droite présente un déficit d’environ 25 dB sur la fréquence de 4000 Hz. L’oreille droite. Celle-là même à l’intérieur de laquelle j’avais perçu comme deux coups sourds lors du concert fatal. Comment aurais-je pu savoir ?

L’ORL, du haut de sa longue expérience, cherche les mots qui m’apaiseront inévitablement. « Vous aviez probablement une perte beaucoup plus forte il y a trois semaines, mais une partie de vos cellules s’est régénérée » me confie-t-il. « Il se peut même que vous présentiez une perte avant ce concert. »

Qu’importe. Ce n’est pas une légère perte d’audition qui va affecter ma vie. Mais ces sifflements ? Combien de temps vais-je devoir les endurer ? « Vous êtes jeune, cela va s’estomper. » Colère. Il est hors de question que je quitte son cabinet sans une réponse claire. J’étale alors sur son bureau mes jeunes et maigres connaissances sur le sujet sans lui cacher que je ne suis nullement rassuré par ses propos. « S’estomper », alors ? Mais cela veut dire quoi cher Monsieur ?

Haussement d’épaules. Carnet d’ordonnances. Gribouillis médical. Trivastal 50 mg. Un vasodilateur, puisque je le réclame. Cela peut favoriser l’oxygénation des cellules endommagées en effet. Puis, laconique : « que voulez-vous, on est tous pareil, on ne fait pas attention tant qu’on n’a pas eu d’accident ». KO debout.

Sortir.

Retrouver la lumière du jour et me doper au Trivastal.

Vite.

Mais d’abord un coup de fil. Apprendre qu’un de mes proches a subi le même sort que moi alors que je suis désormais au courant des dangers serait le coup de grâce. Injoignables. Répondeurs. C’est une bonne chose : je n’ai aucune envie d’un dialogue.

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Je traîne mon cafard vers la pharmacie la plus proche, oscillant entre un profond abattement et l’espoir d’un dénouement proche… et heureux.

« Ca va s’estomper. » Le doute m’interdit cet espoir. Trop de témoignages accablants. Trop d’appels à l’aide restés vains.

« Ca va s’estomper. » C’est précisément ce que toutes ces personnes assourdies de douleurs s’étaient entendues promettre lors de leurs premières consultations.

A la réflexion, plusieurs histoires débutent par un « vous aurez ça toute votre vie. » Le constat me semble clair. Mais comme toute vérité trop évidente, je la conteste. Je la refuse. Je la rejette.

Ma boîte de Trivastal en poche, je ne suis sûr que d’une chose : il va falloir se montrer patient.

Direction home sweet home. M’asseoir. Cogiter. Ressasser. Ce que je sais faire de mieux. Comment moi, un jeune homme de bientôt 26 ans, défricheur de fanzines musicaux, dévoreur de disquaires, désosseur de serveurs mp3, n’ai-je pu être au courant de ce type de choses ?

Un repas sur le pouce et dans l’estomac, la sono soigneusement réglée à un volume raisonnable, j’arpente mon deux-pièces. Le canapé me tend les bras. La boîte de Trivastal me fait de l’œil. Un le matin, un le soir. Il est 14 heures et j’absorbe mon premier cachet ainsi que quelques magazines mais la nuit précédente a laissé une lourde note et ne fait pas crédit. C’est allongé que je tente de retrouver le calme, évitant soigneusement de poser l’oreille sur un coussin.

Tout va bien, je ne suis pas mort, je ne vais pas mourir. C’est un mauvais moment à passer. Bientôt je n’y penserai plus. Au fond, j’ai même eu de la chance !

Mais tout cela ne tient pas debout. M’interdire les endroits où la musique est forte revient à interdire à un plongeur de saluer les bas-fond ou à clouer au sol un spationaute.

Et de retourner le problème dans tous les sens. Comment peut-on parler d’ « accident » lorsque les victimes prennent leur place, partent à l’abattoir le sourire aux lèvres, subissent le-dit accident sans même s’en rendre compte (car, suprême ironie, aucune douleur ne se manifeste lors du traumatisme), et ressortent, enchantés, sans se douter le moins du monde qu’on vient de labourer leur oreille interne ? Comment peut-on parler d’accident lorsque l’Etat et les acteurs du monde musical – groupes, directeurs de salles et ingénieurs du son – sont au courant de cet état de fait, se protègent, et déchirent l’oreille interne de personnes venues les applaudir ? Comment enfin peut-on parler d’accident lorsque l’éviter, à coup sûr, ne suppose pas un effort herculéen ?

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Le tabac assassine les fumeurs, en les faisant mourir à petit feu. Les concerts tuent les spectateurs en l’espace d’une heure ou deux. Sans oublier que de nos jours le fumeur a parfaitement conscience des risques auxquels il s’expose. Je l’ai appris à mes dépends : assister à un concert revient à jouer à la roulette russe. Cinq fois sur six tout se passera bien et on raflera la mise. On rentre chez soi, et on n’a qu’une envie : recommencer. Faire sauter la banque. Encore plus de plaisir. Eternelle fuite en avant. Le lot de tous les passionnés.

Les gens comme moi sont malades, d’un certain côté, tout comme sont malades les gens qui collectionnent les timbres ou qui passent des heures au fond de leur garage, à la froide lueur d’une ampoule à faible consommation, à fignoler leur dernière maquette de paille et d’allumettes. Il nous faut notre dose, notre fix, notre shoot, à intervalle régulier, et il en faut toujours plus. Mais ce genre de maladies n’a a priori jamais tué personne. « L’abus de son ne nuit pas », lisais-je encore l’autre jour dans le « A nous Paris », un hebdomadaire des sorties parisiennes diffusé dans le métro. Aujourd’hui j’ai compris que tout cela est un mensonge. Mais je l’ai compris trop tard. Comme à peu près toutes les personnes victimes d’un tel traumatisme.

La sixième fois s’est fait attendre. Elle ne m’a pas raté. Je n’ai pas eu à presser la détente : j’ai même payé quelqu’un pour le faire.

Je n’ai pas dormi cet après-midi là. L’angoisse me déchirait les tripes. Et c’est en tremblant légèrement qu’en soirée je m’injecte mon deuxième Trivastal.

Mon acouphène va avoir de la compagnie dans les jours et les nuits à venir. J’espère qu’il va apprécier.

(cette flamme brûle encore et toujours sur gazelle.hautetfort.com)

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Traumatisme auditif au cinéma. Témoignage de Julie (mars 2010) : Mon histoire a commencé le mardi 19 janvier 2010 à 16h30 au cinéma Gaumont Opéra à Paris. Je vais voir le film Avatar. Pendant la séance, des cris sridents me font très mal à l’oeille. Le son en général était très fort.

Réponses

  1. Que te dire… Les ORL s’en foutent complètement. Le trivastal, ils en donnent à tout le monde, le mien (enfin, le premier plus exactement) m’a carrément dit “Ca ne vous fera rien, mais vous pouvez toujours essayer”. Ne perds pas espoir. Nous sommes nombreux, très nombreux, toujours plus nombreux. On finira par se faire entendre (elle est bonne, hein ?)! Le problème de notre “pathologie” c’est qu’il n’y a aucun médicament, donc elle n’existe pas ! Voilà comment les “autres” raisonnent… Ne laisse personne te saper le moral, seuls les acouphéniques peuvent comprendre les acouphéniques. A part deux ou trois personnes d’exception. J’espère que tu en as autour de toi. Courage !

  2. J’avoue que ton exemple du tabac m’a frappé. J’ai fait moi également ce même constat. Il y a plein d’autres choses médiatisées moins grave (et même risible parfois) que le tabac mais qui sont bien plus mises en avant que les problèmes auditifs. Néanmoins, je pense qu’on en parle plus ou que j’y fait plus attention sauf que l’hyperacousie est en général assez occultée or c’est le plus dur pour moi.

    J’ai zappé quelques secondes sur une émission médicale (non relative aux problème auditifs) et un personnel soignant disait:”ceux qui se battent vont toujours mieux que les autres”. Je sais Randy que tu es en plein combat comme beaucoup (moi aussi) et j’espère que nous arriverons tous à sortir du tunnel et retrouver la sérénité perdue.

  3. Tant qu’il existera cette indifférence affichée par la plupart des ORLs,les traitements donnés aux patients risquent d’etre toujours inefficaces(sans effets sur les troubles ORLs ou aggravants).

  4. hello
    merci pour ton blog
    trauma auditif concert+boite de nuit enchainé
    je suis dans la meme situation acouféne léger a gauche et tres fort sur oreille droite avec hyperacousie en prime . vastarel , tanakan, lectil et la rivotril parce que crise de relan.
    ça fait du bie nd en parler avec quelqu un qui en a qui comrpends mais niveau médical je sais pas si on a a en attendre!vivre avec et essayer de ne pas y penser méme si sa ressort sur les grosses crises.
    donc finis les concert maintenant, finis la vie d avant, le néant!
    je vais revendre mon ampli il sert plus a rien tiens
    bon courage et fumons la cigarette, le cancer du poumon ou ça ,a petit feu ,le mal est déja fait la
    byeee