Bienvenue à Gattaca

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Vendredi 23 mai 2003

Préalablement à notre départ, j’ai établi un contrat moral avec Mathieu : pas de bouchon, pas de concert. Nous avions jetés notre dévolu sur les fameux Pianissimo, censés protéger les pavillons sans altérer le plaisir musical. C’était sans compter sur le Vilain qui semble m’avoir pris pour cible : commandés à bon prix sur le site internet d’un audioprothésiste, ce dernier nous a averti peu avant le départ subir, chose ô combien improbable, une rupture de stock. Et bien soit : il nous faudra nous protéger sur place et, même si je suis très inquiet à l’idée de devoir me contenter de bouchons de mousse jaune, il est tout à fait hors de question d’annuler ce rendez-vous avec la capitale catalane et son cortège de stars du rock indépendant. Et puis c’est Barcelone, tout de même ! Ces gens là ne sont pas des bouseux. Nous parviendrons bien à mettre la main sans trop de difficulté sur les précieuses protections, d’autant que Mathieu, malgré sa tranquille fausse modestie, possède un niveau linguistique plus que satisfaisant.

C’est sans doute en se basant sur le même raisonnement que Mathieu décide de se consacrer à notre second défi du jour : la quête d’une chambre d’hôtel. Car si Céline, mon ex-collègue réfugiée depuis quelques mois sur la péninsule, nous avait orientés vers une piste a priori intéressante, la violence de mon accident a rendu toute initiative de ma part impossible.

Rien ne s’est donc fait et il va bien falloir désormais dénicher un local pour la nuit.

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Je soupçonne également mon compère de chercher à retarder le plus possible le moment où il va devoir expliquer à un autochtone, goguenard, que nous souhaitons acquérir des petits trucs à mettre dans nos oreilles pour aller écouter de la musique. Et pourquoi pas des lunettes de soleil avant d’assister à une séance de cinéma ?

Après quelques péripéties, l’affaire est entendue : une très belle chambre, dans un hôtel un peu excentré certes, mais pour un prix très raisonnable. Nous devons nous y rendre avant 17 heures pour valider notre réservation et prendre possession des clefs, ce que nous faisons donc.

Barcelone est une ville très attirante. Organique. Charnelle. Paris est certes magnifique mais c’est une beauté froide, vêtue en permanence d’un voile terne, de couleurs passées, qui font qu’elle n’est jamais aussi rayonnante que la nuit. Paris a besoin d’artifices pour séduire, elle sait aguicher mais elle en fait trop. Car elle n’a pas d’autre choix pour plaire.

Barcelone, à l’inverse, est naturellement flamboyante, comme seule sait l’être une cité du Sud. J’ai toutefois bien du mal à me laisser aller à la contemplation, tant la douleur est présente, constante, éreintante. « Non non, ne crois pas que tu vas t’en tirer comme ça ! », me souffle-t-elle à l’oreille. « Je suis là et pour longtemps ! », ajoute-t-elle en m’aspergeant de grands coups de freins de voitures et autres cris du métro.

L’heure des concerts approche et toujours pas de bouchon en poche. C’est presque soulagé que je le réalise… Faut-il que je sois si mal pour ne pas avoir envie d’assister à un festival qui rassemble plusieurs de mes groupes préférés, des groupes que j’ai envie de voir se produire sur scène depuis des années et qui, pour certains, ne s’aventurent jamais au-delà des Pyrénées.

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Oui, bien entendu. Imaginez que vous êtes fasciné depuis votre plus jeune âge par un pays, prenons au hasard l’Afrique du sud. Imaginez que le prix du voyage a toujours été bien au-delà de vos moyens mais qu’un jour, suite à une guerre civile par exemple, les prix s’effondrent. Ne voilà-t-il pas que vous pouvez vous offrir ce voyage depuis si longtemps convoité. Mais en connaissant les risques…. Des risques considérables pour les touristes étrangers qui osent s’aventurer dans le pays en ces jours troubles. Fous comme je vous connais, vous vous dites qu’une telle opportunité ne peut, ne doit pas se laisser passer. Ce en quoi je peux vous comprendre. Mais lorsque vous appelez les différents tour-operators et que vous vous rendez compte que tous les vols sont annulés, que ressentez-vous ? C’est exactement cela : un immense soulagement. Vous respirez tout de suite bien mieux. Un soulagement incomparable, car nul regret à avoir face à un choix qui n’en est plus un.

Hé bien c’est exactement la même chose… Personne n’aurait pu me demander de refuser par moi-même d’aller voir se produire ces groupes mais on ne pouvait pas plus me demander de m’y rendre sans protection. Et bien soit, je n’irai pas, et le soulagement est immense !

Je n’en laisse pour autant rien paraître et mon comparse parvient à trouver le chemin d’un audioprothésiste sis… non loin de notre hôtel. Synchronisation des montres, retour sur nos pas, nous y serons avant la fermeture.

Rails, freins, sifflets, sonneries, cris, nouvelle sonnerie à chaque station afin d’annoncer la progression de mon corbillard. Nous y sommes.

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C’est dans un Espagnol fort logiquement un peu hésitant que Mathieu formule sa demande. Yeux écarquillés de la Barcelonaise : mais d’où sort une idée aussi saugrenue ? Etre venu jusqu’à Barcelone pour écouter de la musique et visser pour ce faire des bouchons à ses oreilles ! Il est évident que nulle personne au monde n’a jamais proféré de telles âneries en sa présence… Et pourtant il s’agit d’un des audioprothésistes les plus réputés de la ville, si l’on s’en tient à ce que nous a confié l’Office du tourisme !

Devant l’impossibilité d’expliquer de manière rationnelle une telle absurdité, Mathieu choisit sagement de m’accabler de tous les maux : je ne comprends pas un traître mot d’Espagnol mais je saisis qu’il tente de faire admettre à son interlocutrice la gravité de mon mal, quelque chose de rare mais d’affreux, qui fait de chaque son une véritable torture pour ma chair et mon sang.

S’il savait à quel point il est en-dessous de la réalité ! Il s’imagine vraisemblablement devoir forcer le trait pour se faire comprendre mais, ce faisant, il ne fait qu’effleurer ce qui est désormais devenu l’enfer de mon quotidien.

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Réponses

  1. Bien protégé, oui, cela m’arrive. Mais j’en fais très peu désormais : il y a longtemps je n’aurais jamais pensé dire cela mais le son est tellement crade, la plupart du temps, durant les concerts, que je prends bien plus de plaisir chez moi avec un bon vinyl – ça c’est pour mon côté snob 😉 – ou un CD bien masterisé.

    A force de jouer avec le son, les ingénieurs du son finissent souvent par en faire de la bouillie. Ca a fini par me lasser, je crois.