L’homme au casque d’or

Il a longé le quai, ligne 9, station Miromesnil, direction Pont de Sèvres. La quarantaine grisonnante et la démarche souple, il est monté dans la rame, à quelques mètres de moi.

Je n’ai pas mis longtemps Ă  comprendre : ce casque jaune vif qui recouvre ses oreilles, c’est un casque anti-bruit. Il s’est absorbĂ© dans un livre, Ă©tranger Ă  l’agitation alentour. Nul ne s’intĂ©resse Ă  lui. Je ne peux dĂ©tacher mon regard. Il souffre. Je le sais. Et je suis probablement le seul ici.

Nos chemins se sĂ©parent bientĂ´t : je descends Ă  TrocadĂ©ro. Quant Ă  lui…

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Il souffre. Je le sais. Et peut-ĂŞtre n’a-t-il aucun horizon. Aucune Ă©bauche de piste Ă  suivre. Aucun espoir de guĂ©rir.

Mais que faire ? Aller lui parler, au risque de ne pas se faire entendre ? J’avoue que la perspective d’un regard interrogateur ne m’enchante guère… S’il ne perçoit pas mes mots, il ne pourra en aucune façon Ă´ter son prĂ©servatif auriculaire… Ce serait, pour lui, ĂŞtre terrassĂ© par la douleur.

Alors, que faire ? Les stations défilent et je suis toujours assis, à le dévisager, dévoré par la honte de ne point agir.

J’y suis : Ă©crire ! Il me suffit d’Ă©crire ! Et peu importe si le Parisien qui gravite autour de son siège me toise lors de mon initiative ! Ecrire, certes, mais comment ? Fouiller, farfouiller, touiller, se dĂ©patouiller. Victoire ! Un cadavre de crayon papier, vestige d’une lointaine expĂ©dition en IkĂ©a, git au fond de mon sac. Et dans mon portefeuille, Ă©cornĂ©e, une carte de visite. Parfait : un nom, un tĂ©lĂ©phone, un email, tout pour me joindre facilement.

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Je gribouille un nerveux “HYPERACOUSIE ?” que je souligne d’une flèche se dressant vers mes coordonnĂ©es et m’avance, incertain, vers le chien jaune, le chef de chantier qui trĂ´ne sur son fauteuil vert. Et lui tend le sĂ©same.

Regard intriguĂ© vers le papier. Quelques secondes de silence, durant lesquelles je n’ose m’exprimer. Et s’il me prenait pour un fou ?

Soudain, il s’illumine : “ah, je croyais que vous me disiez que VOUS souffriez d’hyperacousie !”, chuchote-t-il, visiblement aussi Ă©tonnĂ© que ravi de mon intervention. “Oui, j’ai de l’hyperacousie, d’ailleurs…”, enchaĂ®ne-t-il, se tournant vers son sac… vraisemblablement pour me montrer un objet quelconque qui Ă©taiera ses dires.

Mais en cet instant je n’ai pas franchement envie de discuter et, quand bien mĂŞme ce serait le cas, TrocadĂ©ro est dĂ©jĂ  lĂ .

“Vous avez mes coordonnĂ©es. Je connais un excellent mĂ©decin qui peut vous aider… Ecrivez-moi !”

Et je m’Ă©clipse au son du mĂ©tropolitain.

C’Ă©tait jeudi dernier, ligne 9, direction Pont de Sèvres.

Il ne m’a pas Ă©crit.

(L’homme au casque d’or, de Rembrandt. Ou pas)

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