Un Jacuzzi de l’esprit

Le sort en était jeté : dans quelques minutes, dans quelques secondes peut-être, l’Occident apprendrait qu’il n’avait pas encore atteint ses dix-sept ans et ses organes serviraient à prolonger la vie de momies aussi grincheuses et ingrates que le contradicteur d’Aliz dans la salle d’attente. Tout en se rhabillant, il fut saisi d’un accès de panique qui lui coupa le souffle. Il chercha fébrilement un moyen de renverser le cours de son destin, mais le voyant frontal était le sceau de la fatalité, le fil que manipulaient ses implacables gardiens. Grand-maman Li ne l’aurait jamais expédié de l’autre côté du R.E.M. si elle avait su à quelle servitude les Occidentaux réduisaient les immigrés. Le Tao de la Survie ne s’accommodait pas de ce genre de pratique. Il ne lui restait plus qu’à prier les ancêtres. Il ne disposait ni d’autel, ni de bougie, ni de symbole, mais il lui suffisait peut-être d’appeler à l’aide la mère qu’il avait connue et le père qui l’avait si tôt abandonné. Il les avait jusqu’alors totalement ignorés, parce qu’il avait tendance à ne considérer comme vivants que ceux qu’il percevait avec ses sens. Une impulsion le poussa à fermer les yeux, à se recueillir entre les cloisons resserrées du vestiaire. Comme il n’avait aucune idée des formules à réciter, il s’efforça simplement de ressentir la présence des disparus. Il lui sembla percevoir des mouvements et des chuchotements au-dessus de lui. Il pensa d’abord qu’il était le jouet d’illusions sensorielles, que son formidable désir de vivre l’entraînait à se leurrer lui-même, puis, résistant à la tentation de rouvrir les yeux, il lâcha toutes les prises avec le réel. Dans le silence paisible de son esprit, il entendit des murmures qui évoquaient le grondement lointain des vagues. Les tensions, les sombres pensées, la peur le désertèrent. Il n’éprouvait pas le besoin de réclamer quoi que ce soit aux âmes qui voyageaient sur le chemin de l’éternité, il lui suffisait de s’immerger dans la sérénité qui imprégnait la matière.

Pierre Bordage, Wang, 1 – Les portes d’Occident

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