Le sens du bruit et l’information parcellaire

Un papier très intéressant sur la place du bruit dans l’information, son traitement et, plus généralement, dans notre monde moderne

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Le parallèle avec les acouphènes est évident

La théorie de l’habituation suppose que le cerveau, considérant les sifflements fantômes qu’il perçoit comme n’ayant aucun sens, aucune signification, décide, au bout d’un temps indéterminé, de ne plus les traiter. Ainsi, les sifflements ne parviennent plus jusqu’à la Conscience et le sujet redécouvre alors le silence, réapprend à traiter ce qui présente une réel intérêt – et pas ce tourbillon intérieur qui nous habite et nous met en mouvement à chaque instant, même durant notre sommeil.

Nous observons ces dernières années une explosion du nombre d’acouphènes chroniques chez les adolescents et les jeunes adultes, alors que cette pathologie touchait traditionnellement les personnes âgées. Les causes citées en sont, fort naturellement, l’exposition à des bruits d’intensité toujours plus élevée, le tout sur des durées toujours plus importantes, le plus souvent dans un cadre de loisir (concert, discothèque, baladeur mp3…).

Tout comme j’ai subi un traumatisme auditif il y a cinq ans lors d’un concert de rock, de nombreuses personnes, parfois dans leur plus jeune âge, se retrouvent désormais affublées de ces sons agressifs qu’eux seuls perçoivent.

Et si ce n’était pas la seule raison ?

Et si nous étions tous devenus des noise junkies ?

Le bruit serait devenu signifiant et, le sachant, nous ne parviendrions plus à nous en soustraire. Soyons fous : le développement des open space, ce mode de stockage du travailleur lambda, n’imposerait-il pas à nos oreilles – et surtout à notre cerveau – une analyse permanente, des heures durant, de ce bruit qui nous entoure ? Car nous sommes tous plus ou moins fans de ragots. Et désormais ce n’est plus autour de la seule machine à café que ceux-ci se propagent mais à chaque instant, au détour d’une conversation a priori anodine, durant une conf call de prime abord sans grand intérêt.

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Des heures durant.

Et le sujet n’étant pas au fait des dernières actualités se trouve, au mieux sujet de railleries, au pire mis sur la touche. Parfois irrémédiablement.

Allons plus loin. L’on observe le même phénomène dans l’engorgement des boîtes mails du cadre plus ou moins dynamique : chacun de vouloir être dans la boucle, vivant ainsi dans l’illusion que des dizaines de personnes, concernées de près et parfois de très loin par un sujet, se situent au même niveau d’information. Mais comment croire un seul instant en la possibilité du cerveau humain de digérer sans dommage des centaines de mots par heure, dans un flux (RSS ou non) continu ?

Réflexe naturel de protection : trier, hiérarchiser, classer. Et lire en diagonale. Parfois, ne pas lire du tout. En somme, retrouver du sens au milieu du chaos.

C’est un des enjeux du manager d’aujourd’hui : savoir dispatcher l’information, déterminer dans le bruit ce qui fait sens et ce qui doit être écarté. Et ce talent est certainement ce qui manque au plus grand nombre d’entre eux, tant le “je te mets dans la boucle” reste perçu comme un gage de qualité et une assurance tout risque à la conduite de tout projet.

Dans le doute, surtout ne pas s’abstenir.

C’est également un des grands défis qui se pose aux journalistes à l’heure actuelle : après avoir tenté de suivre le rythme effréné du web, les média traditionnels ont semble-t-il compris que leur salut passe vraisemblablement par l’analyse de ce bruit, par le traitement de fond.

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Se privant ainsi, il est vrai, d’une immense partie de leur lectorat potentiel. Lectorat qu’ils avaient de toute façon bien du mal à séduire. Et l’on constate que les jeunes lecteurs, s’ils ne sont pas plus désintéressés de l’actualité que ceux des générations précédentes, ont rapidement intégré comme naturel de suivre le cours du bruit. Les fils d’informations et autres flux ininterrompus. Au détriment des articles des sites du Monde, du Figaro, ou encore de Google News.

Le tout est d’être au courant que quelque chose se passe ou s’est passé, et d’être parmi les premiers à le savoir. En comprendre la teneur ou la portée est très secondaire : le temps accordé à la réflexion pourrait d’ailleurs amener à rater la dernière info, le dernier must know.

L’information parcellaire, ce bruit permanent dans lequel notre monde baigne désormais 24/24 7/7, semble avoir définitivement remporté la guerre – si tant est que guerre il y ait eu.

La fin de l’Histoire ? Ou la victoire d’Aldous Huxley sur Georges Orwell et sa célèbre Police de la pensée…

Merci à Francis Pisani pour cette découverte.

(image extraite d’un excellent papier sur le sujet, que je vous invite à lire ici)

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Réponses

  1. La polysémie du mot “bruit” ne suffit pas à mon sens à créer une analogie entre la fumeuse théorie de l’habituation et la recherche d’informations pertinentes pour les cadres en flux tendus. Que les “managers” à la con se démerdent pour “dispatcher” (quel mot atroce) ou trier le bon grain de l’ivraie dans leur boîte mail.