Siffler en travaillant

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Début juin 2003

Les nuits enfilent leurs horreurs sans signe apparent de lassitude. Une heure et demi, deux heures tout au plus de sommeil, le tout réparti sur plusieurs tranches de quelques minutes.

Les bras de Morphée sont des Knacky Ball.

Un précieux répit que ces deux heures ! Un répit, cela pourrait l’être en effet si mes sifflements ne m’accompagnaient partout. Certains prétendent vivre en noir et blanc : je vis désormais en sifflements, je rêve désormais en sifflements.

Au fond, tout cela est logique. Je rêve, comme tout un chacun, en fonction de ce que je vis : mes nuits sont l’extension de mes jours tout autant que la souris est l’extension du poignet du geek. J’imagine difficilement Ray Charles rêver en images quelques jours avant sa mort.

Je me balade dans la rue et ça siffle. Je fais mes courses et ça siffle. Je rejoins des amis et ça siffle.

C’est fou tout ce qu’on peut faire en sifflant.

Siffler en travaillant, çà c’est une autre histoire. Car si les nuits sont un bagne, les jours en sont la chambre aux tortures. Au moins, lorsque je peux me réfugier dans mes appartements, je ne suis plus censé faire semblant de tourner rond. J’ai tout loisir alors de me fracasser à foison le front sur les frontons.

Il me semble que le silence se situe à la base, dans nos sociétés occidentales tout au moins, de la concentration. Lorsque l’on veut lire un livre, généralement, on s’isole. Bien souvent dans le silence. Lorsque l’on souhaite dormir, il est assez fréquent de couper les sons environnants (TV, radio, voisins, enfants) et de fermer la fenêtre si la rue adjacente vibre de festivités. Non ? Et lorsqu’au travail il devient impératif de finaliser un document ou que celui-ci mérite une réflexion qui dépasse le simple stade de celle la moule d’Oléron, que fait-on ? On se retire dans un bureau, au calme – si tant est que cela soit possible, bien entendu, mais c’est un autre débat.

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Pour ma part, il me faut désormais assumer mon poste avec les sifflements de la machine à laver de Sisyphe, en perpétuel essorage aux environs des 1600 tours / minute. Et bas de gamme l’engin, tant qu’à faire, du bon vieux Far breton, certainement pas du Whirlpool dernier cru ! Sans oublier que mes oreilles restent désespérément bouchées et me perforent le crâne – mais quel dentiste fou est en train de m’enfoncer deux perceuses de chaque côté de la tête ?

Et pour peu qu’il vienne à l’esprit de mon bien-aimé voisin de bureau l’idée saugrenue de laisser choir un stylo ou, pis encore, de recevoir un coup de fil, la fête n’en est que plus folle !

Ne voilà-t-il pas qu’un matin ma collègue de bureau, Nathalie, m’interroge :
« Tiens Laurent c’est marrant mais ces derniers temps tu ne te plains plus du bruit de mon PC, pourtant il fait toujours un de ces raffuts ! » Il est vrai que son mastodonte serait probablement montré de nos jours comme contre-exemple parfait à tout constructeur désireux de produire une machine approximativement silencieuse.

Je réponds avec le calme d’un zombie de Roméro :
« C’est normal, je ne l’entends plus ton PC. Il ne fait pas assez de bruit pour couvrir mes sifflements. »

Je me souviens parfaitement de l’expression incrédule de son visage, qui hésitait sur les muscles à activer. La question se posait en effet : venais-je de donner dans l’autodérision en sortant une telle énormité ? Malheureusement je confirmais en cet instant la formule qui veut que parfois la réalité est tout sauf vraisemblable. Et elle de s’abstenir dans le doute : elle ne répondit donc pas.

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Nathalie, si tu viens aujourd’hui à lire ces quelques lignes, sache que je t’en remercie.

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Réponses

  1. Dans la quasi-totalité des rares rêves dont je me souviens en me réveillant, mes problèmes d’audition n’existent pas. Je peux me voir n’importe où, faire n’importe quoi, comme quelqu’un de normal. C’est étrange d’ailleurs.