Le silence des organes

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Mais ce principe devient plus difficile Ă  admettre lorsqu’on l’applique Ă  la hiĂ©rarchie de valeurs fondant notre vie sociale et notre vision du travail. Par un curieux renversement des prioritĂ©s, nos organes de production suscitent l’attention croissante de chacun comme s’ils n’Ă©taient pas subordonnĂ©s Ă  des fins et Ă  des activitĂ©s plus Ă©levĂ©es, et ne devraient pas d’abord viser Ă  nous libĂ©rer du fardeau de la survie matĂ©rielle pour nous laisser penser, rĂŞver et converser ? Au lieu de ça, nous nous inclinons, fascinĂ©s et respectueux, devant les spasmes tonitruants du gros intestin de la consommation, le stĂ©thoscope branchĂ© en permanence sur ses gargouillis, pour ne pas dire ses flatulences. RĂ©clamons le silence du commerce, comme nos sages invoquaient le silence des organes, et remettons l’argent Ă  sa place !

La sagesse nous enseigne que la condition du bonheur repose dans le silence des organes, autrement dit que la meilleure chose Ă  en attendre est qu’ils remplissent leur fonction sans trop faire parler d’eux. N’avons-nous en effet pas plus important Ă  faire que de nous prĂ©occuper sans cesse de la salle des machines ? Nous voulons que nos reins fonctionnent, voilĂ  tout. Qu’importe donc qu’ils soient particulièrement performants ou seulement normaux ? Qui pourrait sĂ©rieusement se prĂ©valoir de possĂ©der un rein Ă  “double capacitĂ© de filtration” ?

Teodor Limann, in Morts de peur, la vie de bureau (chez les empĂŞcheurs de penser en rond)

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