Quand la nuit s’éteint, des êtres s’éveillent

La matinée du jeudi 5 juin 1952 s’annonçait radieuse et chaude. La lumière du soleil faisait scintiller la pellicule de rosée qui recouvrait les magasins et les rues. L’humidité chatoyante de la nuit s’évaporait au-dessus des pelouses en direction du verre bleuté du ciel. […]

Quelques voitures se glissèrent sur l’aire de stationnement et vinrent s’immobiliser autour de lui. Dans la rue, les autos défilaient. Les premiers sons, les premiers frémissements de la journée. Dans la calme fraîcheur, ces mouvements déclenchaient des échos métalliques qui rebondissaient sur les immeubles de bureau et les murs en béton.
Fergesson sortit de sa voiture, claqua la portière. Le gravier crissa sous ses semelles, puis ses talons retentirent lorsqu’il s’engagea, mains dans les poches, sur le trottoir.

Philip K. Dick, in Les voix de l’asphalte

Admirable description d’un monde qui, chaque jour, reprend vie. Non, la nuit n’est pas que ténèbres : c’est également le règne du silence, pour quelques heures, indispensable parenthèse qui permet à tout être de recharger les batteries. Un peu comme quand votre iphone ou le tamagotchi de votre nièce vous réclame un peu d’attention : être organique, mécanique ou électronique, il y a toujours un moment où l’on doit se mettre en veille. En économie d’énergie. Afin de mieux repartir.

Lorsque cela devient impossible, on tire sur la corde, on tient sur les nerfs et l’on s’aperçoit avec un sincère étonnement qu’il est possible de vivre, de survivre plusieurs semaines sans fermer l’œil. Malheureusement, lorsque les sifflements viennent vous assaillir et que vous réalisez que les oreilles n’ont pas de paupières – pire encore, que les sifflements venant de l’intérieur, s’isoler du monde alentour les rend plus prégnants encore –, tout cycle disparaît : pendant que le Monde alterne tranquillement les phases d’éveil et d’endormissement, vous évoluez sur une ligne droite. Une pente raide. Certaines diraient « une corde ».

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Et bientôt vous craquez.

On appelle cela tomber en dépression.

C’est ce qui m’est arrivé au printemps 2003.

(Célébrissime scène du cultissime Orange mécanique du génialissime Stanley Kubrick. Rien de moins.)

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